À la table d’Ulysse, entre bestialité et divinité : l’humanité retrouvée.

L’Odyssée, l’éternel retour.

Depuis plusieurs mois, dès l’annonce de l’adaptation de l’Odyssée par Christopher Nolan, Ulysse et Homère faisaient régulièrement la une des médias. Chacun y est allé de son interprétation, de son admiration, de sa vulgarisation de cette épopée vieille de 2700 ans et pourtant tellement moderne. Avec la sortie du film en France cette semaine, le phénomène s’est amplifié. Nolan et son Odyssée sont partout. Les critiques et les polémiques se succèdent, comme autant de nouvelles scolies au texte d’Homère. Je reviendrai dans la deuxième partie de cet article sur l’adaptation de Nolan, mais auparavant, j’aimerais proposer ma lecture personnelle de cette œuvre mythique.

À la table d’Ulysse, entre bestialité et divinité : l’humanité retrouvée.

Tel est le titre d’un essai dont j’ai terminé la rédaction en janvier dernier. Celles et ceux qui me lisent savent que je suis professeure de Lettres Classiques. Cet essai, je ne l’ai pas écrit pour surfer sur la vague de l’actu cinématographique. J’en avais rédigé une première version voilà plus de trente ans, à la fin de mes études. Je l’avais laissée de côté, en dormance, occupée par d’autres priorités de ma vie familiale et professionnelle. Puis je me suis tournée vers l’écriture romanesque, mais après avoir écrit sept romans et quelques nouvelles, j’ai éprouvé le besoin de renouer avec mes premières amours antiques. J’ai donc ressorti cet essai de mes tiroirs. Si j’en ai gardé la thèse initiale, je l’ai entièrement réécrit et considérablement enrichi de nouvelles lectures et recherches. Je suis actuellement à la recherche d’un éditeur pour ce texte, dont voici une présentation.

Résumé :

Cette étude présente l’Odyssée comme un parcours initiatique où Ulysse après avoir fait l’expérience de la bestialité au point de s’ensauvager lui-même, refuse la divinité qui lui est offerte pour pleinement revendiquer sa condition humaine. L’humanité se définit avant tout par le régime alimentaire qui lui est propre (pain et viande sacrificielle) en opposition avec l’allélophagie et l’omophagie des animaux. La thèse centrale que je développe donc est que l’ensauvagement d’Ulysse et de ses compagnons culmine dans un repas anthropophagique.

Je propose de relire ainsi l’épisode du cerf sur l’île de Circé : poussés par la famine, ils tuent et mangent l’un des leurs, Elpénor. Seul rescapé et fieffé menteur, Ulysse, dans ses récits à Alkinoos gomme cet acte de cannibalisme (dont la métamorphose en porcs est le châtiment symbolique) et le transpose dans une scène cynégétique merveilleuse. La confrontation avec l’ombre d’Elpénor lors de la nékuia, ainsi que d’autres indices textuels et culturels viennent corroborer cette lecture.Mes analyses s’appuient sur une étude précise du texte grec, que j’ai moi-même traduit, en restant au plus près du sens, sans que la recherche de la « belle traduction » ne le dénature.

Cet essai se réfère largement aux travaux d’anthropologie structurale de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, mais aussi à ceux de Vincent Vandenberg et de Christine Mauduit, ainsi qu’aux analyses de Philippe Brunet dans sa nouvelle traduction de l’Odyssée. Pour ce qui est de la symbolique du cerf, je m’appuie également sur les travaux récents d’anthropologues comme Charles Stépanoff et Sergio dalla Bernardina.

Arguments justifiant la publication, points forts :

Une lecture inédite de l’Odyssée touchant à un thème fondamental de l’anthropologie de la Grèce ancienne, le tabou de l’anthropophagie.
L’étude d’un stamnos méconnu conservé au musée archéologique de Parme, au sein du complexe de la Pilotta, représentant deux scènes de l’Odyssée.
Une synthèse de la notion d’humanité en Grèce ancienne : textes antiques, travaux d’anthropologie structurale et travaux récents.
Une ouverture sur des travaux d’anthropologues spécialistes de la cynégétique et des relations entre l’homme et l’animal.

J’ai bien conscience qu’imaginer Ulysse se livrer au cannibalisme peut, à première vue, paraître iconoclaste. C’est pourtant le contraire : en dépassant et expiant cette bestialité, comme en refusant la divinité, Ulysse sera alors le mieux à même de quitter l’âge des héros pour incarner l’humanité, dans toutes ses forces et ses faiblesses. Je montre également que le personnage d’Ulysse n’a rien à voir avec le héros purement positif qu’ont forgé des siècles de lectures orientées du texte homérique. Le personnage est bien plus ambigu, pour ne pas dire plus. Ce que je développe dans mon essai, mais qu’il serait trop long de reprendre ici.
Toujours est-il que je vous livre ici un extrait de l’avertissement qui ouvre mon essai : « Lorsque nous expliquons un texte, étonnés de ce qu’on peut lui faire dire, souvent mes élèves me demandent : « Mais, Madame, l’auteur a-t-il vraiment pensé à tout ça en écrivant ? » Ma réponse est toujours la même : « Sur certains points évidents, oui. Pour d’autres, je ne sais pas, mais ce n’est pas cela l’important. Ce qui est important, c’est le plaisir que nous prenons à la lecture, d’autant plus si nous nous approprions le texte en l’enrichissant de notre propre sensibilité. Si elles ne constituent pas de contresens évidents, les lectures d’une même œuvre peuvent donc être plurielles. Que chacun fasse son miel d’un beau texte, c’est la meilleure façon de rendre hommage à son auteur. »

Les lectures qui ont été proposées de l’Odyssée sont multiples et d’autres viendront encore enrichir la liste. Tant mieux ! Chacune est une construction intellectuelle qui permet à ce texte fondateur de vivre et de résonner encore dans nos imaginaires. On peut partager certaines interprétations, rester sceptiques sur d’autres, mais nous ne pouvons que nous réjouir de voir cette épopée susciter sans cesse de nouvelles lectures passionnées et passionnantes.

L’Odyssée de Nolan.

J’attendais évidemment avec impatience la sortie de ce film, avec impatience et un a priori bienveillant. Comme je viens de le dire, chaque nouvelle lecture est source potentielle d’enrichissement. Je me suis fait un devoir de ne lire aucune critique au préalable, afin de ne pas être influencée dans ma première vision, tout comme je n’en ai pas lu avant d’écrire cet article pour n’y livrer que mon analyse personnelle. Avant d’aller plus avant, je précise pour ne plus y revenir que je n’ai aucun problème avec le casting. Qu’Hélène soit incarnée par une actrice noire ne devrait, à mon sens, pas être sujet à débat et encore moins à polémique. Celle qui agite pourtant certains milieux montre bien à quel point on a mythifié l’histoire grecque pour en faire un modèle fantasmé de je ne sais quel modèle occidental.

Le début… c’est lent !

J’avoue qu’après une demi-heure de piétinement narratif, je commençais à me demander comment les dix années du retour d’Ulysse allaient tenir dans les deux heures et demi restantes. Nolan y arrive pourtant, au prix d’ellipses qui peuvent paraître audacieuses ou frustrantes pour le puriste, mais dont on comprend in fine le bien fondé. J’y reviens bientôt.

Par moment, c’est énervant !

Je commence par ce qui m’a profondément agacée. Attention, spoilers ! Qu’il soit à deux reprises question des marées en Méditerranée, ça me défrise. « La marée est favorable ! » s’exclame Ulysse. J’aurais nettement préféré « Le vent est favorable ! ». C’est un détail, certes, mais ce n’est pas sérieux. Pas sérieux non plus que les marins, sous un soleil de plomb, se mettent à la rame en gardant leur casque en bronze sur la tête. Tout ça, ça fait bêtement toc. Je précise que le choix des costumes non réalistes (mention spéciale pour Agamemnon-Dark Vador) ne me choque pas. On joue bien l’Antigone d’Anouilh en costume de ville.

Agacée encore je fus par une série de clichés très « cinéma américain ». Alors que le début patine, on n’échappe pas à la leçon d’armes que Mentor donne à Télémaque sous le regard vitreux d’Eumée. On a déjà vu ça 10 000 fois ! C’est Duncan et Paul Atréides, Luke Skywalker et Yoda… Mêmes clichés, seuls les costumes, les lieux et les armes changent. On s’en serait bien passés !

Plus gênantes à mon sens deux scènes témoignent d’une méconnaissance de la culture grecque antique, dont elles donnent une vision erronée. La première est une vue de la plage de Troie avant le départ des Grecs. Elle apparaît comme un vaste cimetière, où les tombes des soldats grecs, impeccablement alignées, sont marquées par leurs armes plantées dans le sable. Impossible pour moi de ne pas y voir la représentation des cimetières militaires américains des plages du débarquement. Sans doute faut-il y voir la volonté de créer une image forte susceptible de parler au public outre-Atlantique, pourquoi pas, mais n’oublions pas que le rituel funéraire de l’époque était la crémation, qu’on relise à ce propos les funérailles de Patrocle, (Iliade, XXIII).

La deuxième scène vraiment problématique est celle censée se dérouler dans un temple de Pylos, où des hommes à la solde des prétendants attendent Télémaque pour l’assassiner. Dans le texte de l’Odyssée, les prétendants ont bien tendu une embuscade au fils d’Ulysse à son retour de Pylos, mais rien de ce genre. Nolan adapte selon les besoins de son scénario et du message qu’il veut délivrer, d’accord. Mais la représentation des rites religieux est aux antipodes des rites grecs. On y voit une foule dans une sorte de délire sectaire à l’intérieur des temples. Là encore, n’oublions pas que le temple grec est la demeure du dieu ou de la déesse auquel il est consacré et que seul le prêtre est autorisé à y pénétrer, les fidèles restant à l’extérieur pour assister aux sacrifices réalisés sur l’autel devant du temple.

Une fois encore, ce choix de Nolan s’éclaire à la lumière du message général qu’il veut transmettre et, en ce sens, c’est cohérent, mais au risque de véhiculer des idées fausses auprès d’un public non averti qui prendra sa vision pour argent comptant.

Polyphème-Golum ?

Ah ! Polyphème ! le Cyclope fils de Poséidon, aveuglé par Ulysse-Personne… Évidement, le public attend cet épisode scotché à son siège, un moment de bravoure, une péripétie emblématique que ce monstrueux repas anthropophagique, plein d’os brisés et de tripes répandues ! Ben, c’est raté. On ne frissonne pas un instant, la tension dramatique est à son degré zéro. Les compagnons d’Ulysse, assistant à la dévoration des leurs, ne montrent pas beaucoup plus d’émotion que les moutons du Cyclope. La séquence est mal montée, les ellipses peu compréhensibles… mais surtout ce qui fait tout le sel de cet épisode chez Homère, ce sont les discours qu’échangent Polyphème et Ulysse, jusqu’à la ruse finale quand ce dernier prétend se nommer « Personne ». Or chez Nolan, le Cyclope, dont le nom n’est pas mentionné, reste mutique. Ulysse ne lui adresse pas la parole. De ce fait, l’épisode de l’enivrement est absent. Ce n’est que lorsqu’il est aveuglé, dans une scène rapide qui nous laisse sur notre faim, que le monstre pousse des borborygmes incompréhensibles et qu’Ulysse s’étonne : « Tiens, il parle ! ».

Que Polyphème (qui étymologiquement signifie « celui qui parle beaucoup » ou « celui dont on parle beaucoup ») soit privé de nom et de parole m’a interloquée. Je me suis demandé quel était l’intérêt de ce choix qui appauvrit considérablement à la fois la tension dramatique et le sens de l’épisode. Polyphème dans le texte homérique se vante de ne pas respecter la loi de Zeus, loi que tous les personnages du film ne cessent de rappeler comme le fondement de leur société. Il m’aura fallu attendre la fin pour avoir une possible réponse à cette question, même si elle ne me convainc guère.

Circé-Sorcière de Mac Beth ?

L’interprétation que nous offre Nolan de Circé rompt plus encore avec le texte antique. Alors que chez Homère Circé est une déesse dotée de la beauté des Immortelles et vit dans un somptueux palais, Nolan nous présente une vieille femme échevelée vivant dans une sorte de taudis. La Circé homérique, sûre de sa toute-puissance, séduisait les hommes avant de les ensorceler, celle de Nolan est tout d’abord effrayée par ces guerriers faisant irruption chez elle et qu’elle soupçonne aussitôt de vouloir la violer. Elle est l’archétype de la sorcière des contes, offrant aux compagnons d’Ulysse un brouet infâme dont ils se repaissent pourtant goulûment avant qu’elle ne les transforme en porcs. Cette transformation (sobrement achevée d’un coup de baguette magique chez Homère) prend dans le film une dimension monstrueuse et horrifique. Circé malaxe les visages des hommes en train de manger, elle les modèle sauvagement pour leur donner leur apparence porcine. Elle s’empare du corps de ces hommes pour les priver de leur humanité et les animaliser, comme elle les imaginait s’emparer de son propre corps pour la violer, la réifier, la réduire à un objet sexuel. Nolan choisit ici d’utiliser Circé pour porter un discours féministe bien loin des préoccupations d’Homère, mais après tout, pourquoi pas ? Il va sans dire qu’Ulysse, dans le film, ne couchera pas avec Circé comme dans l’épopée et qu’il fuira au plus vite la sorcière au lieu de séjourner chez elle avec ses compagnons redevenus humains.

Le tabou et la terreur de l’anthropophagie sur l’île de Circé n’a pas échappé à Nolan. Dans le film, Circé invite Ulysse à égorger un des porcs pour en faire son repas. Évidemment, Ulysse flaire le piège et n’en fait rien. D’autant que l’épisode de la chasse au cerf l’avait averti de ce risque. Et là, la vision de Nolan entre en résonance avec la thèse que je développe dans mon essai. Le cerf prodigieux que chasse Ulysse n’est qu’une simple biche, mais lorsqu’il l’a tuée et qu’il s’approche du cadavre de l’animal, il découvre à sa place un corps humain. Saisi d’horreur, il fuit à la recherche de ses compagnons. On ne peut être plus clair : l’animal était humain, mais dans l’Odyssée d’Homère, tenaillés par la faim, Ulysse et ses compagnons en font leur repas. Nous sommes ici sur le point central que je développe et argumente dans À la table d’Ulysse. Je n’en dis pas davantage ici, en espérant que vous pourrez le lire un jour !

On ne fait pas d’homme grec sans casser des dieux.

La formule n’est pas de moi, je l’ai entendue dans une émission de radio, mais j’en ai oublié la source exacte. J’en suis désolée car je l’adore ! Elle illustre à merveille l’absence des dieux dans le film de Nolan. Car oui, et ce sera mon dernier point, les dieux brillent par leur absence. « Ne cherche pas les dieux chez les hommes, tu ne pourras qu’être déçu » déclare Ulysse dans le film. Et de fait, alors que les dieux sont présents dans le texte d’Homère (même si leur toute-puissance est moins affirmée que dans l’Iliade, mais ceci est un autre débat), seule Athéna apparaît parfois aux côtés d’Ulysse dans le film, comme une présence avec laquelle il parle, mais jamais comme un adjuvant. Ulysse se débrouille seul. Et l’on comprend à la toute fin du film, que cette Athéna elle-même n’existait pas, mais n’était qu’une projection des remords d’Ulysse après le sac de Troie et l’assassinat de la prêtresse d’Athéna qui donne ses traits à l’image fantasmée de la déesse.

Car telle est in fine la leçon du film : par la ruse du cheval, Ulysse est coupable d’avoir enfreint la loi de Zeus, coupé les hommes des dieux et accéléré la fin de sa civilisation. C’est sa culpabilité qui le retient loin d’Ithaque, dans l’amnésie qu’il entretient chez Calypso. Quelques répliques sont explicites : « Nous vivions dans un monde de palais, d’échanges, de langage. » (et l’on comprend alors le mutisme de Polyphème), « Nous avons rompu les liens fragiles qui unissaient les hommes. »

Au bout du compte (conte) ?

Je me suis délibérément limitée à quelques différences entre le film et le texte homérique, toutes les relever aurait été trop long. Cette relecture ne me pose pas de problème en soi. Je suis quand même dubitative sur le dénouement : malgré tous ses remords, les derniers mots que prononce Ulysse sont : « Une nouvelle civilisation renaîtra et à nouveau toutes nos erreurs seront oubliées. » Un peu guimauve comme happy-end, un peu facile. Un peu dangereux : il ne faut pas oublier ses erreurs, il faut apprendre d’elles.

Cette grosse machine hollywoodienne aura eu le mérite de mettre un coup de projecteur sur un des plus beaux textes de l’histoire. Je souhaite seulement qu’il incite à découvrir le texte véritable et ne le remplace pas.  

A lire aussi

Laisser un commentaire