Diego Velasquez peignit le portrait du pape Innocent X en 1650, Francis Bacon le reprit en 1953 et Yan Pei-Ming en 2015. En regardant ces deux dernières œuvres, est-il pertinent de se demander laquelle est la plus fidèle à Velasquez ? La question est évidemment rhétorique car l’intérêt n’est pas là.
Pourquoi alors vouloir à tout prix centrer le débat sur la fidélité ou non de Nolan à Homère au lieu de s’interroger sur le message qu’il porte et son originalité ?
Car oui, j’en reviens à notre Ulysse qui agite tant les médias. Mon dernier billet de blog a rencontré plus d’audience que les précédents et a eu pour effet que des lecteurs ont attiré mon attention sur certains articles à ce propos. Je voudrais donc revenir brièvement sur l’un d’eux que m’a signalé l’éditeur de mes romans (pour ne pas le nommer). Après avoir lu mon article et une tribune, il m’a fait remarquer avec l’humour qui le caractérise qu’il n’était pas certain que nous avions vu le même film. Il s’agit d’une tribune publiée le 26/07 dans Le Monde et signée de Fabien Bièvre-Perrin.
Son titre est sans ambiguïté : « L’Odyssée de Christopher Nolan est probablement une des adaptations cinématographiques les plus fidèles aux textes homériques. » Et là, je demeure pantoise car il me semble que tout le contenu de la tribune démontre exactement le contraire de son titre.
J’évoquai dans mon dernier article un certain nombre de différences majeures entre le texte homérique et son adaptation par Nolan. Je ne les listais pas toutes, tant elles sont nombreuses et nombreux les articles qui ont tenté de relever le défi (un peu fastidieux) de toutes les énumérer. Je vais cependant clarifier mon propos en commentant trois points de la tribune de Fabien Bièvre-Perrin.
« Les plus grandes épreuves qu’affronte l’Ulysse de Nolan ne sont pas les Lestrygons anthropophages, les sirènes carnassières, ni même le gigantesque cyclope. Ce sont les victimes de la guerre, qu’il a pourtant gagnée, et ses profiteurs. Ce sont les femmes de Troie, leurs maris et leurs fils, ses propres soldats morts au combat ou devenus compagnons de voyage », écrit-il, en prenant soin de préciser qu’il s’agit bien de l’Ulysse de Nolan. Et effectivement, pour l’Ulysse homérique, les victimes de la guerre ne sont pas un problème. Certes, il se lamente, lors de la nekuia (Odyssée, XI) sur le sort des Grecs morts, lorsqu’il dialogue avec l’âme d’Agamemnon ou celle d’Achille (pour celle d’Elpénor, le débat est autre, c’est le point crucial de mon essai à paraître, voir mon post précédent), mais à aucun moment il n’éprouve de culpabilité ou de remords comme chez Nolan pour les victimes de la prise de Troie.
« Honteux, il se demande pourquoi il ne veut pas rentrer chez lui. Incapable de ressentir le nostos, ce désir de retour au foyer, il est hanté et abîmé, impuissant tant qu’il n’assume pas son passé et sa propre insignifiance. », écrit-il encore.
Oups ! chez Nolan oui, mais chez Homère, c’est l’exact contraire. Dix ans pour rentrer au bercail, c’est long ! Et oui, Ulysse a prolongé volontairement cette durée en festoyant pendant un an avec ses compagnons auprès de Circé dont il partageait la couche. Et ce sont ces mêmes compagnons qui l’incitent à reprendre la mer (Odyssée, X, 469-475) :
Lorsque l’année s’acheva, et que les saisons basculèrent,
au déclin des mois, quand les jours plus longs s’accomplirent,
ils m’appelèrent alors, mes bienveillants camarades :
« Songe, insensé, à te souvenir de ta terre natale,
si vraiment ton destin est d’être sauf et d’atteindre
ta solide maison et le sol natal de tes pères. »
Par ces mots ils persuadèrent mon âme farouche.1
On voit qu’Ulysse n’est pas difficile à convaincre malgré son âme farouche. Aussitôt, il demande à Circé de les laisser partir (Odyssée, X, 483-484) :
« Daigne, Circé, accomplir la promesse que tu m’as faite,
de m’envoyer chez moi ; mon cœur à présent le désire ».
Chez Calypso, c’est encore plus clair. La nymphe, dont il partage également la couche, le retient contre son gré. Il faut l’intervention d’Hermès, missionné par Zeus sur la demande d’Athéna, pour que Calypso accepte de laisser partir Ulysse qui consume sa vie dans les larmes de la nostalgie (Odyssée, V, 149-158) :
Elle s’en fut vers Ulysse au grand cœur, la nymphe, l’auguste,
Lorsqu’elle eut entendu le message de Zeus le Cronide,
et le trouva sur la rive assis, jamais ses prunelles
ne séchaient leurs pleurs ; la douce vie, nostalgique
du retour, le fuyait. Il n’avait plus de goût pour la nymphe.
Et s’il nourrissait de plaisir ses nuits, par contrainte,
– elle voulait, lui ne voulait pas – dans la grotte profonde,
il passait ses journées assis sur les rocs du rivage,
arrachant à son cœur des sanglots, des douleurs et des larmes,
et, en pleurant, scrutait l’horizon de la mer inféconde.
Ces larmes sont bien celles de la nostalgie (le terme nostos est employé). Rappelons que nostos signifie le retour et algos désigne la douleur (comme dans « antalgique » par exemple). C’est bien d’un déchirement douloureux dont il s’agit, le même que chantera Du Bellay dans les Regrets…
Calypso cependant tente encore de faire changer d’avis Ulysse, lui rappelant qu’elle est une déesse, qu’elle peut le rendre immortel, et qu’elle l’emporte de loin sur Pénélope. À quoi il rétorque (Odyssée, V, 215-220) :
… Je n’ignore
pas tout à fait qu’à côté de toi Pénélope la sage
est inférieure, quand on voit ta beauté et ta taille.
Elle est mortelle, et toi, immortelle ignorant la vieillesse.
Mais quand même, je veux chaque jour et désire sans trêve
voir le jour du retour et rentrer chez moi sur ma terre.
Ulysse tiendra encore sensiblement le même discours à la cour du roi Alkinoos, chez les Phéaciens (absents du film de Nolan) qui le reconduiront à Ithaque.
Je laisse de nouveau la parole à Fabien Bièvre-Perrin pour une troisième citation de sa tribune : « L’Ulysse de Nolan est quant à lui un vétéran meurtri, à l’image du Cyclope à la gueule cassée, monstre enfantin, fragile et nu. Célébré, mais sale et vêtu de guenilles dans son propre pays […], perclus de troubles du stress post-traumatique, drogué aux opiacés (les fleurs de lotus fournies par Calypso) pour anesthésier une douleur insurmontable. » Eh oui ! Une nouvelle fois il s’agit bien de l’Ulysse de Nolan et pas de celui d’Homère. Car Ulysse n’a jamais consommé de Loto, cette fleur de l’oubli que certains de ses compagnons mangent chez les Lotophages (Calypso n’a rien à voir dans cet épisode).
L’épisode des Lotophages, chez Homère, est bref (vers 76 à 104 du chant IX). Il se conclut sur le fait qu’Ulysse rembarque de force et en pleurs ses compagnons oublieux de la terre natale pour poursuivre avec eux son voyage. Car Ulysse est par essence celui qui se souvient, il est le plus souvent le narrateur de ses propres aventures, derrière lequel s’efface l’aède. Il n’a rien de l’amnésique semi-volontaire que nous présente Nolan. Vétéran, certes, abîmé par les épreuves, sans aucun doute, mais ni par la culpabilité, je l’ai déjà dit, ni par un anachronique stress post-traumatique.
Quant au Cyclope, « monstre enfantin, fragile et nu », j’avoue que cette qualification me laisse pour le moins perplexe. Plus fragiles sont les Grecs qu’il dévore. J’ai évoqué ma déception pour cette scène du film dans mon précédent article, mais je le répète : Polyphème n’a rien d’enfantin ou d’une brute stupide. C’est un être sauvage par son anthropophagie et par son orgueil démesuré, son ubris, qui le pousse à se moquer des dieux. Il répète à plusieurs reprises ne pas craindre Zeus et ne pas respecter ses lois. Car chez Homère, Polyphème comme Ulysse sont maîtres du langage. Et là encore, l’Ulysse taiseux de Nolan est aux antipodes de son modèle antique.
« Les dieux brillent par leur absence » dit enfin Fabien Bièvre-Perrin, oui, à l’opposé du texte homérique (ou des textes homériques). Qu’ils soient opposants, comme Poséidon, ou adjuvants, comme Athéna, ils interviennent dans la destinée du héros. Sans parler de leurs multiples apparitions au cours du récit, rappelons que le chant I s’ouvre sur l’assemblée des dieux statuant sur le retour d’Ulysse et que le chant XXIV (et donc l’épopée) se clôt sur l’intervention de Zeus et d’Athéna, les seuls capables de mettre un terme à ce qui s’annonçait comme une guerre civile entre le clan d’Ulysse et les familles des prétendants massacrés.
Ouf ! Au final, je ne comprends pas cette volonté de vouloir défendre le film en prétextant une pseudo fidélité, alors qu’on peut le défendre justement par l’originalité de ses choix… Non, Nolan n’est pas plus fidèle à Homère qu’un autre… et on s’en fiche ! ce qui nous importe ici c’est le message contemporain qu’il veut nous transmettre et que met, à mon sens, parfaitement en lumière Fabien Bièvre-Perrin dans sa tribune au titre paradoxal.
Car malgré les réserves que je viens d’évoquer, je partage en effet son analyse de l’œuvre de Nolan dans sa vision contemporaine. Qu’elle ne soit pas fidèle ne la prive pas d’intérêt, bien au contraire. Car comme le dit Fabien Bièvre-Perrin « le récit résonne avec le passé, mais surtout avec l’époque dont il émane : la nôtre. », ce qui n’est pas surprenant pour un grand mythe que l’on peut revisiter à toute époque et ce qui justifie ses réécritures.
Après tout, peut-être me suis-je enflammée trop vite sur un sujet qui me tient particulièrement à cœur. Peut-être la fidélité à Homère dont il est question dans le titre de la tribune est-elle une fidélité, non pas au texte, mais à l’esprit. Dans ce cas, cela s’entend : chez Homère comme chez Nolan, avec des perspectives et des discours évidemment différents, il est toujours bien question de l’humaine condition.
Je conclurai donc en laissant une dernière fois la parole à Fabien Bièvre-Perrin, avec qui je suis pleinement en accord lorsqu’il conclut lui-même sur ces mots : « Alors que le président américain, Donald Trump, fait la chasse aux migrants, bombarde l’Iran ou menace d’envahir le Groenland, Ulysse nous demande d’accueillir l’autre comme une divinité déguisée, ou comme soi-même, et d’écouter ses chants, pour se souvenir des erreurs et des horreurs du passé, se méfier des héros et de l’appétit des puissants. »
A lire aussi
- Toutes les citations de l’Odyssée sont de Philippe Brunet, « L’Odyssée Homère, traduit du grec par Philippe Brunet, Seuil, 2022 ». Cette traduction est à la fois fidèle et magnifique et chaque chant est précédé d’une notule introductive qui apporte un éclairage précieux.
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