Une journaliste casse-cou qui se frotte à la mafia dans sa recherche du tableau du Caravage, volé en 1969 dans l’oratoire san Lorenzo de Palerme. Une incursion dans le monde trouble des ports francs, grâce à un séduisant geek. Eh bien non, je ne suis pas en train de vous parler du troisième opus des Dossiers de Mathilde, Dans la gueule du Loup, mais rassurez-vous, ça va venir ! Non, pour l’instant je vous donne le pitch de la série d’Arte « Le complot Caravaggio », pour son titre français, « La linea della palma » en version originale. Six épisodes d’une quarantaine de longues, très longues minutes.
Je ne fais jamais de chroniques à charge. Je ne chronique généralement que mes coups de cœur, dans l’espoir de faire partager mon enthousiasme et mon admiration. Ce que je n’apprécie pas particulièrement ou qui ne m’intéresse pas, je n’en parle pas. Par respect pour celles et ceux qui apprécient ce qui n’est pas ma tasse de thé. Parce que, en matière de divertissement, des goûts et des couleurs, il ne faut discuter, de gustibus et coloribus non disputandum, comme on lisait dans les pages roses du dico. Et vive la diversité, que diable !
Je vais pourtant faire une exception pour dire tout le mal que je pense de cette nouvelle série sur Arte qui la présente ainsi : Trente ans après la disparition de son père, une journaliste enquête sur un possible lien entre ce dernier et « La Nativité » du Caravage, volée en 1969 à Palerme. Série policière italo-suisse librement inspirée de faits réels, « Le complot Caravaggio » oscille entre crime organisé, conspiration politique et secrets de famille.
La série fait plus qu’osciller, elle vacille, titube, perd son équilibre et se crashe.
L’affiche seule aurait dû me mettre la puce à l’oreille, style patchwork d’un kitsch absolu. Attention, spoilers…

Au centre : l’héroïne, Anna, journaliste à Milan, revenue à Lugano pour assister au repêchage dans le lac du cadavre de son père disparu trente ans plus tôt. Là se situe la nécessaire fêlure psychologique : bernés par les mensonges de leur mère qui n’avait lu ni Freud, ni Dolto, Anna et son frère Francesco croyaient que leur géniteur les avait abandonnés pour refaire sa vie au bout du monde… et là, c’est le drame, le traumatisme infantile ! Étions-nous des enfants si peu aimables que notre père nous a laissés tomber comme de vieilles chaussettes ? Est-ce pour cela que Francesco a plongé dans la drogue ? Qu’Anna s’est éloignée, vit seule, ne faisant plus confiance à personne et surtout pas aux hommes ? Bon, je vous passe les tartines convenues là-dessus. Revenons-en à l’affiche.
Trois personnages autour de l’héroïne. Le beau gosse, en haut à droite, c’est le commissaire, Andrea, trop glamour, genre mannequin sportswear chic pour CSP+, l’Apollon du belvédère de Lugano. Jamais une goutte de sueur ne vient tacher son élégance, pas même un froncement de sourcil pour troubler le calme olympien qu’il conserve dans les situations les plus tendues. Tellement olympien qu’il en devient transparent dans son manque d’épaisseur. Il apparaît dès le tout début du premier épisode pour faire la connaissance d’Anna, au moment où l’on remonte des profondeurs du lac la voiture contenant censément le cadavre du paternel disparu. Et dès le premier regard échangé entre ces deux-là, on a compris qu’on les retrouverait dans le même lit. Andrea, c’est le gentil deus ex machina qui la sauvera quand le moment sera venu.
En bas à droite, le type aux cheveux sales qui pointe son pistolet hors-cadre, c’est le méchant policier corrompu par la mafia. Forcément, il vient de Palerme sous prétexte d’enquêter avec Andrea sur cette affaire de tableau du Caravage, en réalité, pour le retrouver pour le parrain dont il est l’homme de main.
En bas à gauche, l’aristocrate corrompue, la duchesse, qui se pique d’être une esthète mais suffisamment ignare et stupide pour s’être fait refourguer à prix d’or une copie du Caravage, devant laquelle elle se pâme dans une contemplation pathétique et solitaire.
Ah, oui, parce qu’il est question du Caravage et de sa Nativité volée ? C’était ça le projet, non ? C’est un peu ça, quand même qu’on essaie de nous vendre ? Hélas, non ! Du peintre, de sa vie, de son œuvre, du vol rocambolesque de la Nativité, on ne saura rien ! Et ça valait pourtant son pesant de cacahuètes ! La réalité dépasse ici toutes les fictions. Je vous en reparle dès que j’ai réglé son compte à la série, ce sera vite fait.
Je suis bon public. Je me régale de séries policières les plus classiques. Car au bout du compte, la trame est toujours sensiblement la même, les personnages stéréotypés, seul le décor change et nous fait voyager, de l’Irlande à la Suède, de l’Islande aux tourbières d’Écosse, de Barcelone à la Galice… L’originalité est une qualité, mais le respect intelligent d’un cadre et des codes convenus du genre peut aussi faire passer un bon moment de distraction. Si c’est bien fait et qu’on ne prend pas trop le téléspectateur pour un idiot, va bene !
Sauf que là, j’ai eu en permanence la sensation qu’on me prenait pour une idiote. Le TGCM a ses limites. TGCM, c’est la formule employée par les joueurs de jeux de rôle pour faire passer les petites incohérences de scénario : Ta Gueule, C’est Magique.
Petit florilège et je passe sur les effets spéciaux des fonds verts à pleurer, en voiture ou sur le lac de Lugano…
– Le Caravage a peint sa Nativité en 1609 : celle qu’on nous montre ressemble à une toile cirée ! le dos de la toile qu’on ne cesse de rouler sans précautions est d’une blancheur brillante et immaculée. Il faut dire aussi que si on nous apprend qu’elle a été volée en 1969, à aucun moment on ne nous dit quand elle a été réalisée au tout début du 17e siècle.
– Anna arbore un tatouage qui couvre tout son bras droit. On ne peut l’ignorer, elle porte en permanence des manches courtes pour le mettre en valeur. Or un flash-back dans le premier épisode nous la montre au moment de la disparition de son père. C’est alors une fillette qui peut avoir autour de six ans. Eh bien, devinez quoi, elle porte déjà le tatouage ! Croit-on le spectateur assez stupide pour ne pas reconnaître Anna dans cette fillette si on ne lui fait pas porter, à six ans, ce tatouage au mépris de toute vraisemblance ? Ça, ça m’énerve profondément… d’autant que dans le deuxième épisode, nouveau flash-back et, cette fois, le tatouage a disparu du bras de la gamine.
– Mais le grand prix du TGCM va à la scène de l’effraction nocturne du port franc de Lugano. Les ports francs sont, comme leur nom l’indique, des zones franches qui échappent aux douanes. Ils sont donc le lieu privilégié de certains trafics, protégés comme des comptes ou des coffres en Suisse, pire que Fort Knox. Cela n’empêche pourtant nullement Anna et un pauvre geek qu’elle va séduire et exploiter pour l’occasion d’y rentrer nuitamment comme dans un moulin, et d’en ressortir, certes en courant, mais sans être inquiétés.
Allez, je pourrais continuer encore longtemps, mais j’arrête là. Je préfère vous parler de la véritable histoire de ce tableau du Caravage, puisqu’elle est au centre du troisième des Dossiers de Mathilde, Dans la gueule du Loup.
En voici la quatrième de couverture :
In bocca al lupo ! vous dira-t-on en Italie pour vous souhaiter bonne chance, et vous répondrez : Crepi ! Qu’il crève !
De la chance, Mathilde, journaliste intrépide, et son frère Lucien vont en avoir besoin, eux qui se sont justement jetés dans la gueule du Loup.
Pour ce troisième opus, nous les suivons en Toscane, où Lucien est venu retrouver la femme qu’il aime et… qui disparaît au moment même où il arrive !
Leur route va croiser celle d’un beau gosse, d’une brute et d’un truand amateur d’art. Pour ne parler que des humains…

Alors oui, moi aussi je joue avec les codes et les clichés. Mais pour l’occasion, je le revendique. Dans mon roman, le Caravage volé se retrouve entre les mains d’un terrible parrain de la mafia, Il Lupo, escorté d’une louve impitoyable et du monstrueux Brutus. Je m’amuse ici de ces personnages de très méchants qui ne sont pas sans rappeler ceux des James Bond, Blofeld, son chat et Requin. Je m’en amuse car là n’est pas le fond de l’histoire, c’est son ornement baroque. Derrière l’intrigue policière, je me suis attachée à l’histoire du Caravage, à la réalité du trafic des œuvres d’art et, pour la dimension plus psychologique, au couple, à travers les personnages de Lucien, Leonora et Gabriele, de Mathilde et de Federico, de Donatella et Émile.
Je vous livre donc ici quelques pages du chapitre 18 de Dans la gueule du Loup où il est question de la vraie histoire du Caravage et de son tableau…

« En grognant de contrariété, Brutus se précipita pour éponger le Petrus dont s’imbibait avidement le tapis d’Orient. Les yeux d’Il Lupo avaient gagné toute l’expressivité que son visage cireux avait perdue. Si elle y avait prêté attention, Leonora aurait probablement pu y lire une lueur d’amusement mais, pour le moment, assise dans le somptueux fauteuil, elle ne se préoccupait que de l’œuvre qu’on venait de dévoiler devant elle.
Les couleurs en étaient sombres, des bruns, des ocres, des rouges foncés et du noir, contrastant presque brutalement avec la pâleur des chairs et le blanc grisâtre d’une tunique pour créer un chiaroscuro magistral. Il s’agissait d’une Nativité, de presque trois mètres sur deux. Au centre du tableau et de tous les regards, Marie, en vêtements de simple paysanne, jupe sombre, chemise blanche, caraco rouge.
Elle est assise, légèrement affaissée sur le côté, sa main droite repose sur son ventre et la gauche pend au bout de son bras appuyé sur on ne sait quoi. Elle apparaît épuisée et pensive, aucun sourire n’éclaire son visage. Tout dans son attitude dit l’épreuve et la douleur de l’enfantement. Elle a les yeux baissés sur le nouveau-né, à terre, face à elle, nu sur un linge et un simple lit de paille. La lumière éclaire la tête de l’enfant et son bras droit, mais le reste de son corps s’estompe dans la pénombre. Un ange en tunique blanche surgit de l’obscurité dans la partie supérieure du tableau. Comme s’il était couché dans les airs, son buste et sa jambe gauche sont à l’horizontale. Son bras droit et son index pointent vers le ciel, alors qu’autour de son bras gauche s’enroule le phylactère, dont il tient une extrémité au-dessus de la tête de Marie. On y lit GLORIA. IN. ECCELSIS. DEO, même si le G initial et le O final se laissent seulement deviner. Dans le prolongement de ce bras, et presque parallèle à l’autre, une aile unique se déploie, aux plumes étonnamment brunes, comme la chevelure du messager divin. L’autre aile ainsi que la jambe droite ne sont pas visibles. Le visage de l’ange est représenté de trois quarts. Ses sourcils marqués le rendent, sinon sévère, du moins sérieux. De part et d’autre de la Vierge, se tiennent les deux personnages éponymes. Au premier plan, sur la gauche du tableau, dans sa dalmatique ocre aux galons noirs, saint Laurent se penche vers l’enfant Jésus. Il est représenté de profil, appuyé de la main droite sur le manche de son gril. Le reste de l’instrument de son martyr disparaît en partie dans les plis de son aube, mais on comprend qu’il y pose son pied gauche. Derrière lui, veille le bœuf, bienveillant et doucement estompé. Debout à l’arrière-plan, dans son habit brun, mains jointes, saint François est en prière. À côté de lui, son compagnon Fra Leone à la longue barbe blanche est coiffé d’un large chapeau. Son poing gauche, serrant l’extrémité de son grand bâton de pèlerin, soutient sa tête. Peut-être contemple-t-il l’enfant, mais son regard pourrait croiser celui de Joseph, qu’il nous faut imaginer. En effet, au premier plan, à droite du tableau, l’époux de Marie nous tourne le dos. Près de lui, on distingue difficilement des outils de charpentier, un rabot et une sorte de bisaiguë ou d’herminette. Ses jambes étonnamment pliées montrent la musculature d’un jeune homme et la clarté de ces chairs poursuit la diagonale lumineuse amorcée par l’ange et Marie. De sa tête tournée vers Fra Leone, on ne voit que l’arrière et la chevelure très blonde. De sa main droite à la paume ouverte vers le ciel, il désigne le bébé et, dans une attitude dubitative, semble interroger le compagnon de saint François. Aucune joie n’émane de ce chef-d’œuvre, dont les personnages paraissent mesurer le poids du destin qui les attend.
– Si j’en crois votre air ahuri, fit Il Lupo, je pense que vous avez reconnu mon tableau fétiche.
– Comment pourrais-je ne pas le reconnaître ? répondit Leonora en se levant enfin pour examiner les détails de l’œuvre. La Nativité avec saint François et saint Laurent, du Caravage. Il l’a peinte en 1609, c’est une de ses toutes dernières toiles. Elle a été volée en 1969, à Palerme, dans l’oratoire san Lorenzo.
– Bravo ! Vous connaissez bien le sujet.
Leonora ne répondit même pas, tant elle était absorbée par le tableau qui venait de ressusciter devant elle. Depuis que les sœurs Gelfo avaient constaté sa disparition en venant ouvrir l’oratoire ce triste matin d’octobre 69, les hypothèses les plus rocambolesques avaient été échafaudées.
Tout de suite, la mafia avait été dans la ligne de mire des enquêteurs. On avait commencé par mettre le vol sur le compte de petites frappes incultes qui auraient revendu la toile pour une poignée de lires à Stefano Bontade, un parrain de quartier, qui l’aurait à son tour cédé à un plus gros poisson : Gaetano Badalamenti, dit « Tano », ou plus simplement « Le Prince ». Un prince qui connut une fin peu glorieuse, puisqu’il mourut en 2004 dans un pénitencier américain où, depuis 1987, il purgeait une peine de quarante-cinq ans pour son rôle dans la célèbre Pizza Connection, un trafic d’héroïne destinée à New York et qui avait rapporté au bas mot 1,65 milliard de dollars. De quoi se payer un Caravage. Toujours est-il qu’à la mort de Badalamenti, la toile aurait pris le chemin de la Suisse, où un vieil antiquaire l’aurait découpée entre deux sanglots, pour la revendre façon puzzle.
En 1996, Francesco Marino Mannoia, élégamment surnommé « Mozzarella », avait fourni une autre version. Il passait dans le milieu pour un homme instruit, un balèze en chimie – qualité plutôt utile pour raffiner l’héroïne – et un connaisseur d’art, pour avoir largement pratiqué le pillage d’églises dans sa jeunesse. Il prétendit que le vol avait été commandité et que les imbéciles qui s’en étaient chargés avaient plié la toile sans aucune précaution, lui infligeant des dégâts irréparables. Le commanditaire se serait mis à pleurer devant le chef-d’oeuvre détruit et aurait annulé la transaction. Décidément, que de larmes pour cette Nativité, qui selon Mozzarella finit abandonnée dans une grange, mangée par les rats et les cochons, avant que ses restes ne fussent brûlés ! Et paix à ses cendres.
En 2001, le témoignage de Rocco Benedetto, curé en charge de l’oratoire san Lorenzo, avait également fait des remous. Il avait expliqué avoir reçu une lettre, quelques mois après le vol, l’invitant à publier une annonce dans le Giornale di Sicilia, s’il souhaitait récupérer sa Nativité. Une demande de rançon en bonne et due forme. Il avait donc fait paraître l’annonce, mais peut-être n’avait-elle pas été lue, car deux semaines plus tard, une nouvelle lettre lui parvenait, contenant cette fois un morceau de la toile. Heureusement pas le petit doigt de Marie ou l’oreille de Joseph, mais un fragment découpé dans le bas du tableau. Cette fois, le surintendant des affaires culturelles de Palerme avait refusé de se prêter au jeu et était même allé jusqu’à soupçonner le bon curé, qui mourut en 2003, après avoir été finalement blanchi de tout soupçon. Et l’histoire s’arrêtait là.
– Les couleurs du Caravage conviennent bien à ma tanière, apprécia Il Lupo. Savez-vous qu’il avait installé son atelier dans une chambre noire ?
– On a prétendu bien des choses sur le Caravage, rétorqua Leonora. On a aussi dit que son atelier était dans une cave, avec un seul puits de lumière au centre de la voûte, comme s’il fallait absolument que son chiaroscuro et ses éclairages soient copiés sur le réel.
– Vous avez raison, il n’avait pas besoin de copier. C’était un visionnaire. Son esprit était assez puissant pour inventer des mondes. Mais je dois bien avouer que l’idée qu’il ait vécu, comme moi, une partie de sa vie dans les ténèbres me plaît assez. »
Mais je vous reparlerai bientôt du Caravage et de sa Nativité : j’ai la chance d’aller très bientôt à Palerme, sur les lieux du crime ! Je vous en dirai plus à cette occasion.



