Voilà quatre ans, j’ai eu la chance d’intégrer le collectif des « Douze sales polars », lors de la parution du 7e volume de la collection aux Éditions de la Gronde : Les Douze sales polars sont en route.
Les éditions de la Gronde, basées à Démouville, près de Caen sont 100 % normandes : les autrices et les auteurs sont normands comme l’éditeur, les intrigues se passent en Normandie et les livres y sont réalisés.
« Les Douze sales polars », qu’est-ce que c’est ?
Derrière le jeu de mots qui ne vous aura pas échappé, se cachent 12 autrices et auteurs de Normandie. Depuis le lancement de la collection avec le premier volume en 2017, les 12 se sont parfois renouvelés, mais elles et ils sont toujours 12 pour vous offrir chaque année un recueil de nouvelles noires ou policières sur un nouveau thème.
En 2023, c’était le thème des transports, avec Les 12 Sales polars sont en route.
En 2024, le sport, année olympique oblige, avec Les 12 Sales polars font du sport.
En 2025, la fête dans tous ses états, avec Les 12 Sales polars font la fête.
En 2026, le cinéma avec Les 12 Sales polars font leur cinéma.

Dans ce dernier opus, paru en mai dernier, ma nouvelle « Phoque you ! » se passe à Dieppe, pendant le festival du film canadien.
Mais aujourd’hui, je vous propose de vous faire découvrir la première nouvelle que j’ai écrite dans ce collectif en 2023, sur le thème des transports. Les miens seront amoureux et la nouvelle s’intitule « Mieux vaut voyager seule ». Elle se déroule au Havre. Embarquement immédiat !
MIEUX VAUT VOYAGER SEULE, Christine Chaumartin
« Mieux vaut voyager seule que mal accompagnée » : voilà ce que m’a répété ma grand-mère durant toute mon enfance. Et elle s’y connaissait ! Après avoir épuisé deux mariages, elle avait largué les amarres, opté pour les amours libres et la vie de globe-trotter. « Garde bien ça en tête, Jeanne, me disait-elle encore : un homme, ce n’est pas comme le monde, on en a vite fait le tour. »
Lorsqu’entre deux trains, deux avions ou deux bateaux, elle faisait escale au Havre, elle me régalait de ses aventures exotiques. J’ai collectionné les cartes postales qu’elle m’envoyait. Des couchers de soleil sur toutes les mers et les sommets de la planète, des timbres colorés aux alphabets mystérieux qui me faisaient rêver.
D’elle, j’ai hérité un farouche attachement à mon indépendance et le goût des relations éphémères, mais je suis irrémédiablement casanière. Le moindre trajet en voiture me rend malade et la simple vue d’une trop forte houle me soulève le cœur. J’habite au dernier étage d’un immeuble derrière le MuMa. De là, je peux voir les bateaux qui passent au large. J’aime ce spectacle et il suffit à mon bonheur. Comme autrefois dans les récits de ma grand-mère, aujourd’hui, c’est dans les livres que je voyage. Voilà pourquoi cette histoire a commencé dans une librairie.
J’étais à La Galerne, cherchant une nouvelle évasion au hasard des rayonnages. J’explorais l’espace poésie et feuilletais distraitement une nouvelle édition des Fleurs du Mal. J’ai senti son parfum, épicé et sensuel, bois de cèdre et légère fragrance musquée de sueur, avant d’entendre sa voix :
Quand les deux yeux fermés en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone.
Tu parles, Charles ! On ne me l’avait encore jamais faite, celle-là ! Je me suis retournée, amusée par l’approche. Corto Maltese se tenait devant moi. Enfin presque. Une casquette, pas de capitaine, mais de simple marin, bleue comme le caban. Et le pantalon blanc, les favoris noirs qui soulignent l’arc des pommettes, l’anneau à l’oreille gauche, le regard clair, délavé par tous les horizons. Un Corto au visage un peu buriné. Les rides au coin des yeux trahissaient l’approche de la quarantaine. Pour être honnête, sur l’instant, j’ai été prise de court. Je ne savais trop quoi penser de cette drague poétique, pas plus que du personnage. Il fallait un sacré aplomb pour chausser les pompes de Corto, pourtant je devais avouer que ce qui aurait été du dernier ridicule chez un autre lui allait plutôt bien. Il assumait avec une décontraction séduisante.
Mon premier mouvement me portait à entrer dans son jeu, ne serait-ce que pour ne pas lui laisser le dernier mot. Toutefois je sortais à peine d’une liaison bien trop longue. J’avais eu toutes les peines du monde à me débarrasser de mon précédent amant, devenu trop possessif et je m’étais promis de ne pas me lancer dans une nouvelle liaison de sitôt. Les hommes ont souvent la fâcheuse tendance à vouloir décider du moment de la rupture. Que l’initiative en revienne à la femme et leur virilité ne peut s’y résoudre. C’est ce qui s’était passé avec Philippe. Alors que notre relation ne nous satisfaisait plus ni l’un ni l’autre, j’avais eu le tort de prendre les devants et de lui dire qu’il valait mieux cesser de nous voir. Je suis certaine qu’il y pensait aussi de son côté, mais il n’avait pas accepté que cela vienne de moi. De distant, il était passé en mode seccotine. Tout ce dont j’ai horreur. Il s’était mis à m’inonder de textos, à réclamer que nous passions toutes nos soirées ensemble « pour repartir du bon pied ». Son amour propre blessé avait fait monter sa libido en flèche, ce qui avait bien sûr eu pour effet d’annihiler la mienne. J’imagine que le surplus de testostérone a fini par lui griller les neurones, car, jusqu’à la fin, il est resté buté, incapable de comprendre qu’il fonçait dans le mur. Bref, pour une happy end, ce fut plutôt raté et je ne me sentais pas prête à revivre pareils désagréments. Je ne recommençais que depuis peu à ne pas sursauter quand un message faisait vibrer mon téléphone et après des nuits cauchemardesques, j’avais retrouvé un sommeil paisible.
D’un autre côté, Corto ne semblait pas être du même tonneau. Il me paraissait plutôt du genre à avoir une femme dans chaque port et à ne pas jeter l’ancre bien longtemps dans le même lit. Ce qui me convenait parfaitement : je n’aurais pas à le pousser beaucoup quand j’aurais envie qu’il prenne le large. Évidemment, son côté sûr de lui était agaçant, mais tout bien pesé, j’avais aussi besoin de me changer les idées et de m’amuser un peu après ce que je venais de traverser. Et puis, on ne tombe pas tous les jours sur un type capable, au débotté, de vous citer du Baudelaire. D’ailleurs, le temps que je réfléchisse, il en était au premier tercet :
Guidé par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de mâts,
Encor tout fatigués par la vague marine
– C’est la fréquentation des albatros qui vous rend poète ? ai-je demandé pour n’être pas en reste et tester les limites de sa culture baudelairienne.
Il a ri, m’offrant le spectacle d’une dentition parfaite. Un rire chaleureux qui a roulé dans la librairie comme le tonnerre sur l’océan et a fait se retourner sur nous les autres clients. J’aime les gens qui n’ont pas honte de rire. Il venait de marquer un nouveau point.
– Ce serait plutôt le contraire.
– Comment ça ?
– Disons que je n’ai jamais été un élève modèle. J’ai besoin d’espace, de mouvement, rester pendant des heures, enfermé dans une salle de classe, c’était déjà une punition. Et puis un jour, un prof nous a lu « L’Homme et la Mer » : Homme libre, toujours tu chériras la mer… etc. J’ai passé le reste de l’année à apprendre par cœur des poèmes de Baudelaire et dès que j’ai pu, je me suis enrôlé sur un navire usine. Depuis je passe plus de temps avec les albatros que sur le plancher des vaches.
Et hop ! Un point de plus ! Celui-là était attaché à son indépendance au moins autant que moi.
– Au fait, je m’appelle Yann. Et vous ?
– Jeanne.
– Alors, Jeanne, est-ce que je peux vous offrir un verre ?
C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés attablés devant une bière, dans un bar en face du Volcan. Il était très à l’aise. Aucun risque avec lui que la conversation tourne court pour laisser place à d’embarrassants silences, comme c’est parfois le cas lors d’une première rencontre. Il m’apprit qu’il travaillait sur un porte-conteneurs qui effectuait la liaison entre Le Havre et Altamira. Il était intarissable sur le golfe du Mexique, sur les rorquals de Bryde dont la gorge se gonfle comme une montgolfière lorsqu’ils filtrent le plancton. Il me décrivit, près d’Altamira, les lagunes aux milliers d’oiseaux, les dunes dorées de Miramar, les plages de sable blanc se déroulant à l’infini, mollement battues par des eaux dont l’azur le dispute au ciel et où volent les tortues marines. Il m’expliqua que depuis des années il économisait pour acheter un bateau et qu’à l’issue de sa prochaine traversée, il aurait enfin rassemblé la somme nécessaire. Il s’apprêtait à faire ses adieux définitifs au vieux continent pour s’établir à Veracruz, sur la Costa Esmeralda où il emmènerait les riches touristes faire de la plongée, observer les lamentins et les dauphins mouchetés ou pêcher le tarpon.
Il finit par glisser qu’il devait rembarquer deux ou trois jours plus tard, il attendait la confirmation. Parfait ! ai-je pensé sans rien laisser paraître. Ce délai très raisonnable venait d’emporter ma décision de tenter l’aventure, mais il ne fallait tout de même pas qu’il aille s’imaginer que je baissais pavillon trop vite.
– C’est un beau projet, ai-je approuvé. Vous allez vivre au paradis.
– Vous me plaisez, Jeanne, dit-il en approchant sa main tandis que je reculais la mienne. Ça me ferait plaisir de vous faire partager mon rêve, je vous vois très bien sur mon bateau…
Cette fois, c’est moi qui suis partie d’un grand éclat de rire. Il s’est raidi et a repoussé son siège loin de la table, vexé que ses avances déclenchent une telle hilarité. Il n’avait visiblement pas l’habitude de se faire rembarrer.
– Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.
– Excuse-moi, c’est que j’ai le mal des transports, alors m’imaginer sur un bateau, rien que ça suffit à me donner la nausée.
Son visage assombri s’est de nouveau éclairé d’un sourire. Je l’avais rassuré, sans compter que mon handicap le libérait de ses propositions hypocrites. Il n’était pas homme à s’encombrer d’une femme à bord.
Le tutoiement dont j’avais choisi de prendre l’initiative l’incita à se faire plus explicite.
– Vraiment ? Le mal de tous les transports ?
– J’en ai peur, oui.
– Même des transports amoureux ?
Nous y étions ! Le moment était venu de se jeter à l’eau ou de faire machine arrière.
– Dieu merci, non ! Ce sont les seuls que je tolère.
Alea jacta est. Ma réponse élargit encore son sourire et il se pencha au-dessus de la table pour prendre dans la sienne ma main que cette fois je ne retirai pas.
– Si je ne peux pas t’emmener en mer, je peux te prendre sous mes ailes, Jeanne, et t’emmener au septième ciel.
Franchement, face à la lourdeur du cliché, j’ai de nouveau eu un instant d’hésitation. La caresse de ses doigts sur mon poignet, la bouffée de son parfum qui venait de m’envelopper et la douceur avec laquelle il avait murmuré mon prénom l’emportèrent pourtant. Il s’aperçut de mon trouble car, pendant que son pied remontait le long de ma jambe, il ajouta dans un souffle :
– Allons chez toi, maintenant.
Il est une règle à laquelle je ne déroge jamais : aucun de mes amants ne franchit la porte de mon appartement. Ça non plus, Philippe ne l’avait pas supporté dans son délire de possession. Mon appartement est un jardin secret. J’y cultive une harmonieuse solitude, ainsi que de fragiles orchidées et quelques plantes rares que ma grand-mère m’a rapportées de ses voyages exotiques. Je pratique le Feng-shui et ne supporte pas qu’on vienne perturber l’organisation de mon espace. Alors il n’est pas question qu’un homme vienne piétiner mon tapis de yoga ou semer ses sous-vêtements au pied de mon lit ! J’ai développé pour cela des stratégies imparables. Je prétends louer une chambre à une jeune lycéenne pour arrondir mes fins de mois. Je dois préserver sa pudeur, sa moralité et la confiance de ses parents. C’est donc moi qui me fais inviter, ce qui me permet en outre de partir quand je veux.
Corto en a paru contrarié. Il n’avait pas de pied-à-terre au Havre et était hébergé par un autre marin, en mer pour le moment, qui lui prêtait son petit studio.
– Si ton ami n’est pas là, alors où est le problème ? ai-je demandé.
– C’est une piaule de dépannage, tu vois. Il ne faut pas être trop regardant sur la déco et le confort est plutôt sommaire.
J’ai planté mes yeux dans les siens :
– Et tu ne crois pas être capable de me faire oublier la déco ?
– D’accord, a-t-il répondu, piqué au vif. Viens !
Je l’ai suivi jusqu’à une moto garée non loin de là et devant laquelle j’eus un mouvement de recul. Il sourit en me tendant un casque :
– Je te promets que tu n’auras pas le temps d’être malade.
J’ai décidé de lui faire confiance une fois de plus. Le studio se situait derrière la gare, le trajet ne dura pas longtemps et mon estomac tint le choc. Comme il me l’avait annoncé, l’immeuble, assez vétuste, ne payait pas de mine. L’escalier grimpait jusqu’au quatrième entre des murs crasseux et imprégnés de relents de poubelles et de graisse rance. Je commençais amèrement à regretter de ne pas avoir proposé d’aller à hôtel.
Je fus rassurée lorsqu’il poussa la porte et s’effaça pour me laisser entrer la première. Le studio était spartiate, mais propre et impeccablement rangé. Dans un coin, un grand sac de marin attendait la secousse qui le hisserait sur l’épaule de son propriétaire pour reprendre la mer. Je n’en vis pas beaucoup plus, car comme je l’y avais invité, Yann ne me laissa pas le temps de détailler la déco et m’entraîna vers le lit.
Il me faisait face lorsqu’il retira sa chemise avec une lenteur calculée, dévoilant, bouton après bouton, un torse musclé que j’attendais couvert de tatouages. Mais non, pas la moindre petite ancre, pas même le bout de la queue d’une sirène, ni à la place du cœur, ni sur le biceps pourtant imposant. Il ne pouvait pas cumuler tous les clichés du marin, pensai-je fugacement, et d’ailleurs Corto était-il tatoué ?
– Regarde et prépare-toi à t’envoler avec moi, me dit-il en se tournant au ralenti pour ménager les effets d’une mise en scène bien rodée.
Son dos était entièrement recouvert par deux larges ailes. Elles prenaient naissance sous les omoplates, remontaient sur les épaules pour déployer leurs plumes de part et d’autre de la colonne vertébrale, les rémiges primaires venant toucher la pointe des hanches. Au creux des reins, dans le petit espace laissé libre par le gigantesque tatouage, se nichait une sentence calligraphiée dans le plus pur gothique : « Mes ailes de géant m’empêchent de marcher. » C’était d’une prétention et d’un kitsch absolus, mais collait tellement bien avec le reste du personnage que cela en devenait presque artistique, flirtait avec le body art et la performance.
Performant, il le fut. Je dois lui accorder que ses promesses n’étaient pas vaines et qu’il se révéla un parfait amant. Il me sembla effectivement que nous quittions tous les deux la terre jusqu’à toucher le ciel. Il était encore au lit alors que je me rhabillai, et il essaya de me retenir.
– Passe la nuit avec moi. Nous n’avons pas encore goûté à tous les plaisirs que nous pouvons nous donner l’un à l’autre.
– Je n’en doute pas, ai-je répondu conciliante, mais ce n’est pas possible. Je dois me lever tôt demain. Je ne suis pas en vacances.
Il a insisté, arguant que le temps nous était compté, qu’il rembarquait bientôt et que nous devions profiter de ces moments. La proposition était tentante et je ne voyais pas de raison de m’en priver. Je finis par accepter de le retrouver le lendemain après mon travail.
Lorsque j’arrivai ce deuxième soir, je fus étonnée de découvrir sur la petite table qui composait, avec les deux chaises et le lit, la quasi-totalité du mobilier, des chandelles, deux coupes et une bouteille d’un excellent champagne dans son seau de glace. Si je n’avais pas été au courant du départ imminent de Yann pour le Mexique, je me serais inquiétée de cet accueil digne de la Saint-Valentin, mais comme il n’y avait pas de risque qu’il présageât une demande en mariage, je le trouvai plutôt plaisant.
– Dis-moi, me suis-je exclamée tout sourire, tu as sorti le grand jeu !
– J’ai été prévenu ce matin : nous appareillons demain midi. Je te l’ai dit, je ne reviendrai pas. C’est ma dernière nuit sur cette vieille terre d’Europe. La fin d’une vie et le début d’une nouvelle.
– Effectivement, ça s’arrose ! ai-je commenté de manière triviale pour contrebalancer l’emphase de ses derniers mots.
– Je veux que cette dernière nuit soit inoubliable, et elle le sera grâce à toi.
Le compliment, je l’avoue, m’a décontenancée et j’ai caché mon trouble en trempant mes lèvres dans la coupe qu’il me présentait. Je n’étais pourtant pas au bout de mes surprises.
– Hier, poursuivit-il, ce n’était qu’un avant-goût, une mise en bouche. Mais ce soir, nous allons repousser ensemble les limites du plaisir. Tu vas adorer, j’en suis sûr.
Avant que j’aie pu réagir à l’énoncé de ce programme, il s’était penché pour attraper une boîte jusque-là dissimulée sur une chaise sous la table. Elle était habillée de velours noir et ornée d’un ruban de satin rouge. Il me la tendit, alors que je demeurais interdite. Je ne m’étais vraiment pas préparée à cette situation.
– Qu’est-ce que c’est ? ai-je demandé, méfiante.
– Ouvre, tu verras bien ! a-t-il répliqué avec impatience en agitant le paquet devant moi.
J’ai saisi la boîte, soulevé le couvercle et je n’ai pu m’empêcher de rire en découvrant le contenu : une paire de menottes et une cravache reposaient sur du papier de soie.
– Désolée, mais ne compte pas sur moi pour t’attacher ou te cravacher. La domination et le SM, ça ne fait pas partie de mes fantasmes.
Il n’a pas paru affecté. Au contraire, il a souri en hochant la tête :
– Non, tu n’as pas compris, c’est moi qui vais t’attacher. Le dominateur, c’est moi. Toi tu vas découvrir la jouissance des esclaves.
Pour le coup, l’envie de rire m’était définitivement passée. J’ai reposé la boîte sur la table, loin de lui et j’ai prudemment amorcé un repli stratégique vers la porte.
– Écoute, il vaut mieux en rester là. Ce n’est vraiment pas mon truc, je préfère garder le souvenir d’hier soir.
– Relax ! a-t-il fait. Honnêtement je tentais ma chance, mais je me doutais un peu que tu ne serais pas partante. On ne va pas tout gâcher en se quittant comme ça, et on ne va surtout pas gâcher ce champagne qui m’a coûté un bras ! Tu vas quand même trinquer avec moi à mon nouveau départ ?
Le retournement de situation était inespéré et c’est avec soulagement que je portai un toast à ses projets d’avenir.
À partir de ce moment-là, black-out. Le néant total. Comme si on avait passé l’éponge sur le tableau de ma mémoire, n’y laissant qu’un noir abyssal.
Lorsque l’on se réveille le matin, le temps a passé sans que l’on s’en aperçoive, mais cette parenthèse nocturne est riche d’une vie psychique intense. Le cerveau a continué son travail, fixé les souvenirs importants de la journée, évacué les autres, il a engendré des rêves. Là, rien. Le vide absolu. La reddition sans condition de la conscience. L’amputation d’une part de mon existence. Le sentiment de n’avoir été, pendant quelques heures, qu’un morceau de chair sur le billot d’un boucher.
Ce salopard avait assaisonné mon champagne de GHB. Si mon esprit n’avait rien enregistré des sévices qu’il m’avait infligés, mon corps en revanche s’en souvenait fort bien. Partout il portait les stigmates du viol dont j’avais été victime. Pas un endroit qui ne fût douloureux, comme si l’on m’avait rouée de coups, ce qui avait vraisemblablement été le cas. Par chance, je repris mes esprits en silence et quand je vis que le violeur était encore allongé dans le lit à côté de moi, je serrai les dents pour ne pas laisser s’échapper les gémissements de douleur qui se pressaient dans ma gorge. Il ronflait bruyamment, cuvant son crime, comme un ivrogne cuve son vin. Vautré sur le ventre, il m’épargnait la vue de son sexe, en m’offrant le spectacle de son ridicule tatouage.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
Tais-toi, Charles ! ai-je intimé à Baudelaire qui s’invitait de manière incongrue dans ma tête. Tu as fait assez de dégâts ! L’heure n’est plus à la poésie, mais à la survie.
J’évaluai rapidement la situation. Dehors, le jour commençait à poindre, il pouvait être autour de six heures. L’autre était profondément endormi et il y avait peu de risques qu’il se réveille tout de suite, d’autant que je remarquai une bouteille de rhum aux trois-quarts vide à côté du cadavre de celle de champagne. Les menottes pendaient, accrochées au lit par un des bracelets, mais j’ignorais où se trouvait la clé et le salaud était évidemment couché de l’autre côté, trop loin pour que je puisse l’attacher. L’attacher ? Et après ? L’idée me fit penser à ces guêpes que l’on réussit parfois à emprisonner sous un verre retourné pendant les repas d’été. Résultat : la bestiole est prisonnière, mais elle est aussi paradoxalement protégée par sa prison. Il n’y a souvent pas d’autre solution que de la libérer, avec le risque qu’elle ne s’envole plus agressive encore, enragée par le traitement qu’elle a subi.
L’enragée, pour l’instant, c’était moi et je ne tenais pas à partager le rôle. Je ne suis pas du genre à m’apitoyer sur mon sort. Plus tard, le moment viendrait de s’occuper des traumatismes physiques et psychologiques. Pour lors, c’étaient la colère et la haine qui me dévoraient tout entière. Il faut savoir gérer les priorités avec calme et sang-froid, comme Beatrix Kiddo, l’héroïne de Kill Bill qui, à force de concentration et de volonté, parvient à briser le cercueil dans lequel elle est enterrée vive. La précipitation est mauvaise conseillère. Je fermai donc les yeux et m’accordai quelques minutes de relaxation mentale, parfaitement immobile pour ne pas éveiller le monstre toujours endormi près de moi. Lorsque je me levai avec précautions, ma décision était prise. Sans bruit j’enfilai mes vêtements que ce psychopathe avait soigneusement pliés sur une chaise : apparemment, on peut battre et violer une femme, mais ne pas supporter la vue d’un chemisier froissé. L’opération fut difficile, tellement j’avais de mal à mouvoir mes membres endoloris. Je réussis pourtant, en m’appliquant à ne pas prêter attention aux meurtrissures qui marbraient ma peau, ni aux odeurs écœurantes qui émanaient de mon corps souillé. Dans mon sac à main, sans surprise, je ne trouvai pas mon téléphone, mais ce n’était pas le plus important.
J’avais surtout besoin d’un café. Une vieille cafetière électrique d’un modèle des plus basiques était posée sur le plan de travail près de l’évier, avec tout le nécessaire. Pendant que le café coulait, je réfléchissais à la suite des événements sans quitter mon tortionnaire des yeux. L’eau gargouillant affreusement dans les tuyaux entartrés de la machine finit par le tirer du sommeil. Tel un prédateur, il ne lui fallut pas plus de deux secondes pour retrouver la pleine possession de ses moyens. Il sauta du lit et enfila son pantalon, sans cesser, lui non plus, de me fixer, cherchant à anticiper mes réactions. Comme je demeurais calme et muette, il prit l’initiative de la conversation avec un cynisme et un manque d’empathie qui dévoilaient sa véritable personnalité :
– Bonne idée, le café. Noir, pour moi.
Toujours sans un mot, je remplis les tasses que j’avais préparées, ajoutant deux sucres dans la mienne. Il me regarda avec mépris :
– Comment tu peux avaler ça ? C’est plus du café, c’est du sirop !
Je le regardais boire en me demandant comment j’avais pu me laisser à ce point berner par ce malade. Je ne me considère pourtant pas comme naïve, mais j’avais péché par excès de confiance. Je devrais analyser cela ultérieurement afin de ne plus commettre la même erreur. Mon mutisme glacial dut le perturber, car il reposa brutalement sa tasse dans l’évier, avant de se planter devant moi et de me dévisager pour tenter de déchiffrer mes pensées. Impassible, je soutins son regard tandis qu’il s’énervait :
– Qu’est-ce que tu mijotes, ma jolie ? Tu crois que tu m’impressionnes avec ton regard de tueuse ? Tu es en train de te demander comment tu vas me faire payer ça. Mais je vais te dire ce qui va se passer : il ne va rien se passer. Tu vas sagement rentrer chez toi, prendre une douche et tout oublier.
Il rigola lourdement :
– Ça ne sera pas trop difficile, de toute façon tu ne te rappelles de rien !
Il était tout près de moi et j’avais le dos collé à l’évier. Je me raidis instinctivement. Il crut que j’allais crier car il recula de quelques pas.
– Détends-toi. Je n’ai pas l’intention de remettre ça, et même s’il te prenait l’envie de gueuler, ça ne servirait à rien. Dans le coin, on ne s’émeut pas parce qu’on entend une gonzesse couiner.
Il retourna vers le lit, glissa sa main sous le matelas et en tira mon portable, ainsi que la clé du studio. Il approcha une chaise de la porte et s’assit devant.
– Je vais te rendre ça et te laisser partir, mais avant, il faut que je t’explique deux ou trois choses. Comme tu es une fille intelligente, tu vas comprendre.
Je ne desserrai toujours pas les dents. Il haussa les épaules.
– Tu peux continuer à te taire si tu veux, c’est plutôt reposant. Au cas où tu aurais envie d’aller voir les flics, il faut que tu saches qu’il y a trois matelots qui sont prêts à témoigner que nous avons joué au tarot toute la nuit, comme chaque veille d’embarquement. Le temps que les flics prennent ta déposition en essayant de ne pas rigoler quand ils te feront répéter les détails croustillants, le temps que tu te fasses encore tripoter par un interne à l’hosto pour les constatations légales, je serai déjà dans les eaux internationales, sous pavillon étranger. Je ne vois pas où est ton intérêt là-dedans. À part te rajouter de nouvelles humiliations, tu n’obtiendras rien. Je te le répète, rentre chez toi, prends une douche et un doliprane, et passe à autre chose.
Je suis enfin sortie de mon silence :
– C’est comme ça que tu t’en sors, d’habitude ?
Il a souri avec prétention :
– Oui, et toi aussi tu vas réfléchir et faire comme toutes les autres. Bientôt, je n’aurai plus besoin de tout ce cirque. Au Mexique, les filles ne font pas d’histoires pour si peu.
– Tu as raison, ai-je convenu. Il semble bien que tu ne risques pas grand-chose avec la justice.
– Rien du tout ! s’est-il esclaffé.
Je me suis tournée vers l’évier, j’ai lavé la tasse à café que je n’avais pas lâchée, ainsi que la sienne. Je les ai soigneusement essuyées et rangées dans le placard.
– Tout est dit alors, ai-je conclu. Ce n’est effectivement pas la peine d’en rajouter. Maintenant laisse-moi partir.
Une fois de plus, mon calme le déstabilisa. La frustration se lisait sur son visage lorsqu’il me tendit mon téléphone et m’ouvrit la porte. Après m’avoir lâchement violée alors que j’étais inconsciente, ce pervers espérait jouir encore de la souffrance morale qu’il m’infligeait. Je m’offris la petite victoire de ne pas lui faire ce plaisir.
Une fois de plus, mon calme le déstabilisa. La frustration se lisait sur son visage lorsqu’il me tendit mon téléphone et m’ouvrit la porte. Après m’avoir lâchement violée alors que j’étais inconsciente, ce pervers espérait jouir encore de la souffrance morale qu’il m’infligeait. Je m’offris la petite victoire de ne pas lui faire ce plaisir.
Rentrée chez moi, j’appelai la pharmacie pour prévenir que j’étais souffrante et que je ne viendrai pas travailler. Je mis tous mes vêtements à la poubelle et pris une longue douche en récurant chaque centimètre carré de ma peau. Puis je me fis couler un bain brûlant, parfumé aux huiles essentielles de lavande, de romarin camphré et de térébenthine. Un remède souverain contre les courbatures et les douleurs musculaires. J’y restai en faisant le vide dans mon esprit jusqu’à ce que l’eau tiédisse. Grâce aux effets combinés des plantes et du paracétamol, j’allai déjà mieux en sortant. Je déjeunai légèrement avant de m’accorder une sieste de quelques heures. À mon réveil, je fis quelques exercices de méditation et de yoga, puis j’allumai mon ordinateur pour me connecter sur Haropa Port, le site des ports du Havre, de Rouen et de Paris. Je pus y vérifier que le Stella Maria avait bien appareillé à l’heure prévue pour Altamira.
Une très bonne chose. Le porte-conteneurs mettrait vingt-trois jours pour atteindre sa destination. Dans quelques heures, il quitterait les eaux françaises pour entrer dans les eaux internationales et Yann commencerait à ressentir des étourdissements passagers. Rien d’alarmant, cependant. Les sueurs nocturnes apparaîtraient la nuit suivante et les saignements de nez le lendemain. Selon mes calculs, le cœur devrait lâcher le quatrième jour, bien avant qu’il n’ait la possibilité de revoir le golfe du Mexique. Devant l’absence de cause suspecte, le médecin du bord conclurait à l’infarctus et à une mort naturelle. Et même s’il poussait le zèle jusqu’à pratiquer des analyses sanguines, il ne trouverait rien.
Le cœur plus léger, j’éteignis l’ordinateur. Dans mon sac à main, je pris mon poudrier et le remplis de nouveau avec la poudre orangée que je conserve dans un bocal, avant de m’occuper de mon jardin d’intérieur. Rien ne m’apaise mieux que les soins que je prodigue à mes fleurs. Je baignai les orchidées et brumisai avec reconnaissance les feuilles vert sombre, presque bleues, d’une plante à la discrète floraison d’un rouge profond. Ma grand-mère me l’avait rapportée du Brésil. Elle l’avait découverte au cours d’une de ses expéditions dans la forêt amazonienne, où, de manière ancestrale, certaines tribus utilisaient son suc à la chasse pour enduire les pointes de flèches. Sa toxine avait le grand mérite de ne laisser aucune trace dans l’organisme du gibier. « On ne sait jamais, m’avait dit ma grand-mère en me l’offrant, ça peut toujours servir. » Évidemment, étant pharmacienne, il me fut assez facile de mettre à profit mes connaissances en chimie pour extraire le principe actif et raffiner une poudre insipide et soluble dans un liquide, chaud de préférence, le café par exemple.
Le plus délicat est d’évaluer la dose optimale. Avec Philippe, j’avais eu la main trop lourde. J’avais bien cru qu’il allait faire un malaise dans le bistrot où nous avions rendez-vous. Heureusement, il avait quand même eu le temps de rentrer chez lui avant l’arrêt cardiaque. Mais à force de tâtonnements, je m’améliore. Pour Yann, le dosage et le timing étaient parfaits.
Aujourd’hui, forte de mon expérience, je peux continuer à cultiver mes jardins secrets en toute sérénité, et à voyager seule, plutôt que mal accompagnée.
Rendez-vous le 11 juillet à la chapelle de Puys

Je serai le samedi 11 juillet 2026 après-midi au salon balnéaire de Puys, à la chapelle de Puys, près de Neuville-lès-Dieppe pour vous présenter ma nouvelle dieppoise paru cette année, et mes romans. N’oubliez pas votre maillot de bain !