J’avais publié ce texte sur mon précédent blog voilà quelques années. J’ai en effet écrit La Fille de l’Ours en 2018. C’est un de mes premiers romans. Dans les salons, je le présente comme un thriller chamanique car il ne rentre pas facilement dans une catégorie. J’ai eu envie de vous le présenter à nouveau…
La Fille de l’Ours se passe après la ruée vers l’or, dans le Montana. En voici la 4e de couverture :
Hiver 1895. Cet hiver-là, les bêtes sortirent des bois. Les bêtes et d’autres choses, bien plus inquiétantes encore. Au nord du Montana, non loin de la frontière canadienne, alors que le village de Little Creek, coupé du monde et oublié de tous, étouffe sous la neige, les quinze ans de Pierre se heurtent à une jeune indienne étrangement blonde, surgie de la forêt au milieu du blizzard.
Près de vingt ans après la Longue Marche des indiens Nez-Perces, d’anciennes haines refont surface et les esprits des vieux guerriers viennent se mêler d’une vengeance, où surnaturel et chamanisme troublent le jeu des passions ordinaires.
Comme je l’ai déjà dit dans un texte consacré à Une saison oubliée, le déclencheur pour La Fille de l’Ours a été la première phrase, qui m’est venue un soir d’hiver alors que je traversais la campagne sous la neige en rentrant du travail, entre chien et loup : « Cet hiver-là, les bêtes sortirent des bois. » Il faut bien un début à tout. J’ai eu envie d’écrire sur l’hiver, mais un hiver fantastique par son exceptionnelle rigueur, un hiver comme un avertissement ou un châtiment, un hiver qui dans sa blancheur se ferait révélateur de toutes les noirceurs. J’avais un modèle en tête, un des rares livres que j’ai lus et relus : Un roi sans divertissement de Jean Giono, dont l’action se situe dans les Alpes, durant les hivers de 1843 à 1848.
Pour la démesure de la nature et des paysages, pour leur aspect sauvage, mon autre source d’inspiration fut les écrivains de l’ouest américain, que l’on a parfois regroupés sous le nom d’École du Montana ou École de Missoula. Ils peignent une nature sauvage, soit pour elle-même, soit pour y confronter leurs personnages et explorer l’âme humaine. Parmi eux on peut citer Norman Maclean, auteur de La rivière du sixième jour, adapté au cinéma par Robert Redford sous le titre Et au milieu coule une rivière ; Richard Brautigan avec La pêche à la truite en Amérique ; et bien sûr mon préféré, Jim Harrison avec Légendes d’automne, prodigieux roman également adapté de manière somptueuse par Edward Zwick, avec Brad Pitt et Anthony Hopkins.
C’est pour cela que j’ai décidé que mon roman se passerait dans le Montana, sans savoir encore exactement quelle en serait l’histoire. Elle s’est construite peu à peu au fil des recherches que j’ai effectuées.
J’ai beaucoup lu sur la ruée vers l’or, la vie des prospecteurs et des orpailleurs, leurs rêves et souvent leur misère.
J’ai lu le récit de l’expédition de Lewis et Clark, qui à la demande du président Thomas Jefferson, partirent de Saint-Louis pendant l’hiver 1803-1804 pour la première traversée terrestre du continent américain jusqu’à la côte ouest. Ils atteignirent finalement le Pacifique à Fort Clatsop, à l’embouchure de la Columbia River durant l’hiver 1805-1806. Si je vous parle de cette exploration, c’est que Lewis et Clark furent les premiers à entrer en contact avec le peuple des Nez Perces. Ce qu’ils disent de cette rencontre dans le journal de leur expédition m’a donné envie d’en savoir plus sur ce peuple, assez méconnu. Réunir la documentation nécessaire n’a pas été une mince affaire, très peu d’ouvrages sont publiés en France sur le sujet. J’ai dû me tourner vers les États-Unis et cela aura eu aussi le mérite de me faire réviser mon anglais… J’ai été bouleversée par l’histoire des Nez Perces et de leur Longue Marche et c’est pour cela qu’ils sont devenus la base de La Fille de l’Ours.
Ce n’est qu’après avoir écrit le roman que j’ai eu la chance de me rendre en pèlerinage sur les terres qui furent celles de Nez Perces.

Un dernier mot pour rendre hommage à Mark Anthony Jacobson, l’artiste chamanique auteur du tableau que j’ai repris, avec son autorisation, pour ma couverture. Mark est né en 1972 au Canada, il est d’origine Ojibway et suédoise, il vit et travaille en Colombie britannique. Il a commencé à peindre à l’âge de treize ans et c’est aujourd’hui un artiste de premier plan, l’un des principaux représentants du Woodland Art. N’hésitez pas à aller sur internet voir ses autres œuvres, elles sont superbes.
Prochainement, je publierai un nouvel article qui vous conduira sur les terres ancestrales des Nez Perces.
En attendant, voici deux extraits de La Fille de l’Ours.
Les premières pages :
« Cet hiver-là, les bêtes sortirent des bois. On vit, dit-on, des loups s’approcher des habitations. Les grandes bêtes grises tournèrent un moment, humèrent l’air glacial puis hurlèrent longuement avant de prendre la direction du sud, d’une course pressée, toujours à la queue leu leu. Et, quoiqu’il en dît alors, ce ne fut pas le coup de feu de Sam qui les mit en fuite. Il leur en fallait bien plus pour les effrayer. D’ailleurs Sam ne tua que le dernier, un peu boiteux et un peu plus lent que les autres. Justice cependant est de reconnaître que l’animal, un vieux mâle entièrement noir, au pelage couturé de coups de crocs anciens, était d’une taille rarement égalée, comme en témoignait sa peau qui orna quelque temps un mur du saloon.
Les loups ne furent pas les seuls à quitter les profondeurs de la forêt cet hiver-là. C’est Célestine qui, la première, aperçut les deux ours alors qu’elle était sortie chercher une brassée de bois. Pour parler vrai, elle fut la seule à les voir mais personne au village n’aurait songé à mettre en doute la parole de Célestine. Elle avait passé l’âge de poursuivre des chimères et n’avait plus rien à prouver. C’est ce qu’elle prit un instant pour un coup de fusil qui lui fit tourner la tête vers l’orée du bois. Le claquement sec rebondit de tronc en tronc. L’air même était si froid qu’il faisait comme un mur de glace réfléchissant les échos. C’était un arbre dont le cœur venait d’exploser sous la pression de sa sève gelée. Les deux énormes masses se mouvaient rapidement à la lisière de la forêt, puis le premier fit volte-face, se dressa de toute sa hauteur et envoya sa lourde patte griffue sur la tête ronde de son poursuivant. Puis, subitement, les deux monstres disparurent dans la forêt qui se referma sur eux, dans l’avalanche de la neige accumulée sur les branches. Cet événement ne fit qu’alourdir un peu plus l’angoisse indéfinissable qui pesait sur le village. Car enfin, les ours ne s’éloignent pas de leurs cavernes au cœur de l’hiver, et chacun de conjecturer sur ce qui avait pu les chasser de leur tanière. Parce que si les journées étaient courtes en ce mois de décembre, le temps était long et il y avait là de quoi entretenir les discussions près du foyer. De quoi différer le moment où il faudrait tout de même bien se résoudre à s’éloigner de l’âtre et à rompre le cercle rassurant de la famille, le moment où chacun devrait gagner sa couche et accepter de plonger dans les ténèbres en espérant s’endormir au plus vite et surtout ne pas rêver
Et un peu plus loin :
« La grange flambait. C’était magnifique.
Les villageois faisaient cercle à une distance respectueuse. La curiosité avait eu raison de leur crainte et ils ne le regrettaient pas. Le spectacle était effroyable et grandiose. Au beau milieu de cet hiver polaire et de leur vie en noir et blanc, la peau de leur visage se tendait à la chaleur du brasier et les couleurs explosaient dans la nuit. On avait oublié que le rouge pouvait être aussi rouge, l’orange aussi éclatant, le jaune aussi brillant. On plaquait ses mains sur sa bouche pour retenir un cri d’horreur, ou d’admiration, devant cette apocalypse colorée. Eût-on crié cependant, que personne ne l’eût entendu. L’incendie grondait comme une Bête monstrueuse et cruelle. De ses mille langues vermeilles, il léchait les planches qui gémissaient, il crachait ses flammes et elles dansaient comme des diablesses sur le toit prêt à s’écrouler. Il était impossible à dompter, les réserves d’eau étaient gelées. Certains essayèrent bien de lui jeter quelques pelletées de neige, mais on ne pouvait approcher sans s’exposer à ses morsures et à ses coups de griffes. Avant même de l’atteindre, la neige s’était évaporée sous son souffle brûlant. Alors qu’à demi dévorée la charpente craquait terriblement et que tous se préparaient à l’effondrement final, les deux vantaux du portail en feu s’ouvrirent. Le cercle recula de quelques pas, inquiet de ce dont pourrait accoucher cette fournaise. L’attente ne fut pas longue avant que n’apparaissent les chevaux, le crin fumant. Ils auraient dû se ruer, fous de terreur, hors de la grange et disparaître dans la nuit, mais ils allaient au pas, dans un calme irréel. Lorsqu’ils se sentirent hors de danger, ils s’arrêtèrent et se laissèrent paisiblement passer la bride au cou. On n’eut pas le temps de digérer ce premier prodige, qu’un autre déjà s’avançait. Deux formes humaines se découpèrent dans l’encadrement éblouissant de la porte. La lumière du foyer dans leur dos les noircissait comme des corps calcinés et allongeait démesurément leurs ombres vers les villageois qui reculèrent encore pour éviter ce contact funeste. »
La Fille de l’Ours est disponible en format papier et Ebook, c’est ici !



