À Bolbec, Hier ne meurt jamais…

À Bolbec, Hier ne meurt jamais…

Samedi 28 Février, se tiendra à Bolbec le 8e salon du livre, au centre culturel du Val-aux-Grès. Pour cette nouvelle édition, les organisateurs ont eu l’extrême gentillesse de me choisir comme invitée d’honneur. C’est une première pour moi et j’espère être à la hauteur de leur confiance.

Cette invitation à Bolbec me touche profondément car c’est un salon très sympathique où j’ai déjà eu le plaisir d’aller à la rencontre des lectrices et des lecteurs, mais aussi parce que Bolbec est une ville qui marqua durablement l’industrie textile en Seine Maritime et au-delà. Si je ne la nomme jamais, je me suis largement inspirée de son histoire industrielle dans le quatrième opus des Dossiers de Mathilde : Hier ne meurt jamais.

Les Dossiers de Mathilde sont une série de romans policiers où les enquêtes sont menées par Mathilde, évidemment ! et son frère Lucien. Mathilde est journaliste à Radio France. C’est une jeune femme indépendante et sympathique malgré son caractère bien trempé. Elle n’a ni la langue dans la poche, ni les deux pieds dans le même sabot. Ses reportages et sa fâcheuse manie de se mêler de ce qui ne la regarde pas la mettent régulièrement dans des situations périlleuses, au grand dam de Lucien, grand frère poule, toujours prêt à voler à son secours… quand ce n’est pas l’inverse. Lorsqu’il ne joue pas les anges gardiens de sa petite sœur, Lucien se consacre à sa passion : la peinture de la Renaissance et particulièrement à l’étude de son artiste fétiche, Carlo Crivelli, « le peintre aux cornichons », comme l’appelle Mathilde.

Nous sommes bien loin de Bolbec, me direz-vous. Pas tant que ça… Une de mes lectrices a parlé de « saga familiale » pour les Dossiers de Mathilde, ce que vient de confirmer la critique toute récemment parue dans Le Monde du Polar. En écrivant la première enquête, Château La Fugue, dont l’action se situe dans le vignoble du chablisien pendant des vendanges sanglantes, je n’imaginais pas cela. Or le propre des personnages récurrents, c’est qu’ils s’incrustent, que leur caractère, leur histoire continuent de s’écrire et de s’affiner au fil des volumes, et voilà ce qui va nous ramener à Bolbec. Mais encore un peu de patience.

Article du Paris Normandie

Dans Château La Fugue j’expliquais que les parents de Lucien étaient morts prématurément dans un accident de voiture. Lucien avait quinze ans, Mathilde quatre. Dès sa majorité, Lucien avait réussi à récupérer la garde de Mathilde, à l’éducation de laquelle il s’était entièrement consacré, en menant en parallèle ses propres études. Cela fut rendu possible grâce à la fortune de leurs parents dont ils avaient hérité. Car leur famille est d’ancienne noblesse. Lucien en a gardé le nom de La Tour, nom que Mathilde a simplifié en Delatour dans son métier de journaliste. Les volumes suivants, Hareng au sang (à Fécamp) et Dans la gueule du Loup (en Toscane) ne nous en apprenaient pas plus sur l’histoire familiale de nos deux héros. Le quatrième opus, en revanche, revient sur leur passé dont il explore les zones d’ombre.

Hier ne meurt jamais est en effet un retour aux sources pour Mathilde et Lucien. Mathilde, trop jeune lors de la mort de ses parents, n’en avait conservé que de très vagues souvenirs. De leurs visages, elle ne se rappelait que ceux d’une photo dans le bureau de Lucien. Afin de se protéger de cette histoire douloureuse, elle s’était toujours refusée à interroger son frère sur eux et à s’intéresser à leur famille. Et, bien sûr, Lucien avait toujours respecté sa volonté, estimant qu’un jour viendrait où sa sœur serait prête à renouer avec le passé. Or voilà que ce passé, qu’elle croyait soigneusement cadenassé, refait surface par l’intermédiaire de Suzie, une femme aussi généreuse qu’extravagante, tout droit sortie de l’enfance de Mathilde. Plus d’échappatoire possible : Mathilde doit comprendre, et pour cela affronter ce qu’elle avait jusque-là esquivé.

Et revoilà enfin Bolbec en filigrane. Pour Hier ne meurt jamais, j’ai dû inventer de toutes pièces un arbre généalogique pour mes héros. Je ne suis pas personnellement férue de généalogie, mais j’avoue que je me suis bien amusée. L’arbre généalogique est reproduit dans les bonus à la fin du livre, ainsi que le « Cahier noir d’Armand », Armand étant le père de Mathilde et Lucien.

Dans ce cahier que découvre Mathilde, il relate l’histoire familiale, dans un style parfois truculent. Elle remonte au XVIIIe siècle où se fonde une dynastie d’industriels du textile avec Auguste de La Tour. Émigré en Grande-Bretagne pendant la Révolution française, il revint s’installer en Normandie, fort de ses compétences acquises outre-Manche, pour y ouvrir une première filature. Évidemment, tous ces personnages sont fictifs, mais pour les imaginer, je me suis longuement documentée sur l’histoire de l’industrie textile, et donc évidemment sur l’histoire de Bolbec qui en fut un des fleurons. Et il n’est pas fortuit que certains des ancêtres de Mathilde et Lucien empruntent quelques traits (mais quelques traits seulement !) à la famille Desgenétais.

Je n’apprendrai rien aux Bolbécaises, ni aux Bolbécais, mais il vaut la peine de rappeler brièvement les grandes lignes de cette histoire à celles et ceux qui l’ignoreraient. J’espère qu’on me pardonnera les raccourcis : elle est trop riche pour être ici développée de manière exhaustive.

Au XIVe siècle, les drapiers fabriquent à Bolbec une étoffe de laine grossière, le froc, utilisée pour confectionner les vêtements des marins et les uniformes des soldats. En 1470, avec l’autorisation du roi Louis XI, des tisserands italiens s’installent à Rouen et en 1534, ils reçoivent de François Ier le privilège de l’emploi du coton. Mais il faut attendre le XVIIIe siècle pour que le véritable essor industriel commence avec la filature du coton. En 1701, Eugène Delarue confie aux fileuses et tisserandes de lin de Bolbec quarante balles de coton en provenance des Antilles. À cette époque, on tisse à domicile. Pour les paysans, c’est un revenu d’appoint, particulièrement en hiver. En 1703 apparaissent les siamoises, qui mêlent lin et coton. Elles sont suivies par les indiennes, ces toiles imprimées dont l’atelier-musée du textile de Bolbec conserve une collection unique en son genre. En 1685, Bolbec compte environ 3300 habitants, et grâce à l’industrie, la population de cessera de croître puisqu’elle aura plus que doublé en 1820 avec 7000 habitants.

En 1833, le premier tissage mécanique de l’arrondissement est installé à Lillebonne par Jacques Lechevalier. Au moment où la vapeur vient remplacer la force hydraulique, ses neveux, les frères Desgenétais, Jean, François et Auguste, construisent à Bolbec en 1853 un tissage et une filature, connus sous le nom de « Vallée de Fontaine ». Ce site employait alors 800 ouvriers et comptait 250 métiers et 40 000 broches. Initialement, la manufacture de Bolbec produisait principalement du fil, les usines de Lillebonne et de Gruchet-le-Valasse, également propriétés de la famille Desgenétais, étant quant à elles spécialisées dans le tissage et les apprêts.

En 1864, après la mort de ses frères Jean et François, Auguste dirigea seul les usines « Desgenétais Frères ». Notons qu’en 1867, il appliqua aussitôt et sans diminution de salaire la loi limitant la durée du travail à 11 heures par jour. Lorsqu’il décède en 1882, ses fils, Henri et Louis-Auguste, reprennent la direction des usines et installent deux nouvelles machines à vapeur. Dans les années 1890, furent installés des métiers mécaniques de grande largeur dans les ateliers de tissage. Ils produisaient des draps de lit en pur coton ou métis. En 1906, à la mort de Louis-Auguste, son gendre Gaston de Castelbajac prend la tête de l’entreprise.

En 1934, l’affaire familiale est cédée à Marcel Boussac qui modernise les outils de production et diversifie la production, notamment avec le célèbre « vichy » des années 60, et des ateliers de confection. Merci à Daniel de m’avoir rappelé que ce vichy, en rose et blanc, eut Brigitte Bardot pour ambassadrice. La mondialisation et le développement des fibres synthétiques ont raison de l’entreprise qui ferme en 1975. Reprise en 1977 par Phildar pour produire du fil à tricoter, elle ferme de nouveau ses portes en 1988. Après l’épisode d’un équipementier automobile, le site reste inactif, puis est racheté par la ville de Bolbec en 2003, et enfin par Caux Seine agglo en 2021, dans l’objectif de redonner vie à ce patrimoine industriel.

Car à Bolbec, hier ne meurt jamais, grâce son atelier musée du textile, porté par les bénévoles passionnés de l’association Bolbec, au fil de la mémoire. Outre l’impressionnante collection d’indiennes, ces toiles imprimées qui firent la réputation et la richesse de Bolbec, les anciennes machines fonctionnent toujours pour les visiteurs.

Mais à Bolbec, s’il est ancré dans l’histoire, le textile n’appartient pas qu’au passé. Il regarde vers le futur avec la Cité du textile de demain, dont l’ouverture est prévue pour 2028. Cette cité devrait conjuguer les témoignages du passé grâce au musée dont les locaux seront rénovés, avec l’avenir en développant un pôle de formations aux métiers du textile et un pôle de recherche sur les nouveaux matériaux.

Même si l’action ne se déroule pas à Bolbec, son histoire industrielle fut une source d’inspiration essentielle pour mon Hier ne meurt jamais. C’est dire si je suis heureuse de bientôt vous y retrouver, avec toute mon amitié.

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