En Sicile, à la poursuite du Caravage.

En Sicile, à la poursuite du Caravage.

On connaît les poètes maudits et leur légende noire. Parmi les peintres, le Caravage, avec l’aura ténébreuse qui l’entoure, n’a rien à leur envier. Une légende noire, entre ombre et lumière, pour le maître du clair-obscur, quoi de plus naturel, après tout ?

Biographie succincte du Caravage.

Michelangelo Merisi da Caravaggio est né à Milan le 29 septembre 1571 et mort le 18 juillet 1610 à Porto Ercole en Toscane. Son nom, Caravaggio, vient de la ville où sa famille se réfugie en 1576, lorsqu’une épidémie de peste foudroie Milan. Cette fuite n’empêche pas la mort du grand-père, du père et du plus jeune frère de Michelangelo. Sa mère se retrouve seule avec quatre enfants et elle place Michelangelo en apprentissage dans l’atelier du peintre Simone Peterzano à Milan. Il a alors treize ans et il y passera quatre années.

En 1592, il part pour Rome, où il demeure jusqu’en 1606. Ses premières années à Rome sont mal documentées. C’est de cette période que date Le Garçon mordu par un lézard. Protégé par des personnages influents et cultivés, dont le Cardinal del Monte, le Caravage devient célèbre et vend de nombreuses toiles (La Diseuse de bonne aventure, Les Tricheurs…). Il obtient également une prestigieuse commande : la décoration de la chapelle Contarelli à l’église Saint-Louis-des-Français à Rome. Sa notoriété grandissante lui fait adopter les coutumes de l’ancienne noblesse et, bien que roturier, il est autorisé à porter l’épée.

Les commandes privées affluent, le Caravage devient un modèle. Il partage son temps entre son atelier et les tavernes qu’il fréquente assidûment. Le 28 mai 1606, lors d’une fête à la veille de l’anniversaire de l’élection du pape Paul V, une rixe oppose le Caravage et son ami Onorio Longhi aux frères Tommasoni. Michelangelo tue Ranuccio Tommasoni d’un coup d’épée. Quelle était l’origine de cette rixe, on l’ignore, mais il est probable qu’elle vienne d’une ancienne vendetta, opposant Onorio Longhi à la famille Tommasoni.

Quoi qu’il en soit, coupable de meurtre, le Caravage doit fuir Rome. Il est condamné par contumace à la peine de mort par décapitation. Commence alors une période d’exil, durant laquelle il n’aura de cesse de tenter d’obtenir la grâce pontificale.

Il se réfugie à Naples, alors sous domination espagnole, où il peint énormément, notamment la célèbre Flagellation du Christ. Il réalise un David et Goliath pour le Cardinal Scipion Borghèse, neveu du pape Paul V, en espérant qu’il intercède en sa faveur auprès de son oncle. Borghèse le nomme « Chevalier du Christ » à Malte, où il se rend donc en 1607. Il y peint entre autres Jérôme écrivant et Amour endormi.  En juillet 1608, il est fait chevalier de Malte, de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.

Répit de courte durée ! Dans la nuit du 19 août 1608, il est impliqué dans une nouvelle rixe et jeté en prison. Il s’en échappe et fuit Malte pour la Sicile. Nous y voilà ! Il débarque à Syracuse où il réalise L’Enterrement de sainte Lucie. En octobre 1609, il retourne à Naples où il est de nouveau blessé et laissé pour mort. Il survit pourtant et reçoit la commande de plusieurs tableaux : Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste, Le Reniement de saint Pierre, Le Martyre de sainte Ursule

En juillet 1610, il apprend que le pape accepte de le gracier. Il quitte alors immédiatement Naples pour se rapprocher de Rome. Il s’embarque sur une felouque jusqu’à Porto Ercole, en Toscane, où il meurt le 18 juillet 1610, à trente-huit ans.

Les causes de sa mort sont encore sujettes à débat. On a parlé d’épuisement et de déshydratation alors qu’il aurait marché des heures sur la plage, en proie au paludisme, de syphilis, de saturnisme ou d’une septicémie due à un staphylocoque doré contracté lors d’une de ses blessures. Ses restes se trouvent toujours à Porto Ercole.

Retour en Sicile.

J’écris à Syracuse ces lignes que je publierai à mon retour. Durant ces vacances siciliennes, j’ai bien entendu visité les sites antiques, mais je suis également partie sur la piste de Michelangelo Merisi.

Première étape : Palerme, pèlerinage à l’oratoire san Lorenzo.

Dans cet oratoire fut exposée La nativité avec saint François et saint Laurent, peinte en 1609, peu avant la mort du Caravage. Elle y demeura trois-cent-soixante ans, avant d’être volée dans la nuit du 17 au 18 octobre 1969, vraisemblablement par la mafia. La toile est toujours portée disparue et recherchée, même s’il est plus que probable qu’elle ait été détruite.  Ce vol rocambolesque est au centre de mon roman Dans la gueule du Loup et je vous en ai récemment parlé ici.

Je tenais donc absolument à me rendre sur les lieux de ce crime qui m’a inspirée. L’oratoire san Lorenzo se cache dans une cour, derrière de hauts murs. Lorsque l’on y pénètre, le regard est immédiatement capturé par la reproduction de la toile volée, accrochée depuis 2015, derrière l’autel au fond du chœur.

la reproduction de tableau volé

Je ne reviens pas sur la description de cette fabuleuse Nativité, mais le contraste entre ses couleurs sombres et la blancheur éblouissante de l’oratoire est saisissant. Fondé à la fin du XVIe siècle afin que les Franciscains répandent le culte de saint François et de saint Laurent, il fut orné entre 1699 et 1706 de décors en stucs réalisés par Giacomo Serpotta, artiste palermitain.  Les allégories des vertus en ronde-bosse alternent avec les petits théâtres représentant la vie de saint Laurent. Une nuée de putti voltige sur tous les murs. Tantôt ils interagissent avec les vertus et les scènes de la vie de saint Laurent, tantôt ils ne songent qu’à jouer entre eux, apportant une gaité et une fraîcheur réconfortantes. On ne peut que sourire de leur espièglerie qui contraste heureusement avec la gravité de la Nativité du Caravage et le martyre de saint Laurent.

Le pavement de marbre et les sièges en bois, plaqués et marquetés de nacre et d’ivoire, soutenus d’étagères sculptées de putti et de figures mythologiques datent du début XVIIIe siècle.

Un écrin exceptionnel pour une fausse toile, c’est le contraire de ce qui nous attend à Syracuse !

Deuxième étape : Syracuse, à la recherche de Lucie.

Syracuse, là où débarqua le Caravage en août 1608, après sa fuite de Malte. Il y fut accueilli par Mario Minniti, un ami peintre rencontré à Rome. En octobre de la même année, le Sénat de Syracuse lui commande une toile, L’enterrement de sainte Lucie, qui sera exposée sur l’autel principal de la basilique de Santa Lucia al Sepolcro. Achevé en deux mois, il fut exposé pour les célébrations du 13 décembre 1608. Le Caravage quitte alors Syracuse pour Messine, puis Palerme et Naples.

Lors de ces vacances siciliennes, nous étions avec deux couples d’amis, qui y étaient déjà venus, une bonne douzaine d’années auparavant. Ils nous avaient vanté cette œuvre du Caravage et la petite église baroque qui le conservait, tout à côté du Duomo : l’église de Santa Lucia alla Badia, sur Ortigia. Nous nous y rendîmes dès le premier jour. Mais l’église était fermée, et visiblement définitivement. Pourtant, devant son portail subsistait une pancarte défraîchie annonçant la toile du Caravage. Sur la photo, on peut distinguer mon mari en train de la lire.

Une nouvelle toile du Caravage aurait donc disparu ? Les différents guides et sites nous fournirent des informations contradictoires sur son lieu de conservation. Nous échafaudions déjà les théories les plus improbables et, pourquoi pas, une nouvelle enquête de Mathilde et Lucien à Syracuse ! Il faut dire que la toile voyagea beaucoup… 

Elle fut tout d’abord exposée au Museo Bellomo, puis en 2005 déplacée pour être restaurée. Elle partit ensuite pour au Palazzo Reale à Milan pour l’exposition Caravage et Europe. En avril 2006, le tableau fit de nouveau l’objet d’études et de restaurations. En 2009, elle fut déplacée dans l’église de Santa Lucia alla Badia sur la Piazza Duomo, la basilique de Santa Lucia al Sepolcro étant en restauration. Elle y resta jusqu’en 2020, puis fut transférée au Musée d’art moderne et contemporain de Trente et Rovereto, et retourna enfin au sanctuaire de Santa Lucia al Sepolcro, dans le quartier Borgata, où nous pûmes la voir.

Je dis la voir et non l’admirer car, malheureusement, ses conditions d’exposition sont désastreuses. L’église en elle-même présente peu d’intérêt. Bâtie vers 1100 par les Normands, elle fut modifiée à partir du XIVe siècle pour prendre l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui. On ne peut s’approcher de la toile et le dilemme est cruel. Non éclairée, elle est trop loin pour qu’on puisse distinguer les figures qui la composent. Si l’on met une pièce dans le minuteur qui déclenche l’éclairage, c’est presque pire ! Certes les personnages sont visibles, mais l’ensemble prend des tons ocres et une brillance qui ruinent tout effet de clair-obscur et dénaturent l’œuvre et la volonté de son créateur. Nous étions dépités. Heureusement, miraculeusement sorti de la sacristie, un diacre vint à nous, qui nous gratifia d’une longue conférence en italien, sur le Caravage… et toute l’histoire de la Sicile ! Nous n’en picorâmes que quelques bribes, mais son enthousiasme et sa gentillesse sauvèrent notre visite.

Sainte Lucie et son enterrement par le Caravage.

Lucie de Syracuse, ou sainte Lucie, était issue d’une riche et noble famille syracusaine. Sa mère, Eutychie étant souffrante, elle se rendit en pèlerinage à Catane sur le tombeau de sainte Agathe, afin de la prier pour sa guérison. Le miracle eut lieu et Lucie décida de consacrer sa vie au Christ et à la foi chrétienne. Frustré de voir Lucie, et surtout sa fortune ! lui échapper, l’homme à qui elle avait été promise en mariage la dénonça au consul Pascanius.

Sous le règne de Dioclétien, la persécution des chrétiens battait alors son plein. Pascanius ordonna donc que Lucie fût conduite dans un lupanar, mais le Saint-Esprit rendit miraculeusement son corps inamovible ! Ni vingt hommes, ni un attelage de bœufs ne purent la faire bouger d’un pouce. Pascanius la fit alors enduire de poix et de résine, mais malgré cela, les flammes du bûcher que l’on avait dressé autour d’elle ne l’atteignirent pas. En désespoir de cause, on lui enfonça une épée dans la gorge ou on la décapita, selon les versions.  Certains considèrent que son martyre eut lieu en 303, d’autres en 304 ou même en 310.

Son prénom, Lucie, vient lu latin lux qui signifie la lumière. À partir du XIVe siècle seulement, on la représente fréquemment portant ses yeux dans une coupe, en référence à une tradition postérieure à son martyr. Son fiancé prétendant ne pouvoir vivre loin de ses yeux, elle se les serait arrachés elle-même pour les lui offrir sur un plateau ! La Vierge lui en aurait alors donné de nouveaux, plus beaux encore. Elle est donc devenue protectrice des ophtalmologues et invoquée pour guérir les maladies oculaires, mais notre guide palermitain nous expliqua qu’elle était avant tout la patronne des incroyants, à qui elle ouvre les yeux sur la lumière divine.

Dans sa toile, le Caravage ne recherche pas le sensationnalisme. Le sujet, comme les personnages qui le composent, reste profondément humain. Sans la présence de l’évêque, haut dignitaire religieux, on pourrait imaginer les funérailles d’une simple paysanne gisant là, à même la terre qui va bientôt la recouvrir. Une humble femme du peuple, tout comme la Marie de la Nativité de Palerme. Pas de miracle d’immobilité sur cette représentation, pas d’yeux arrachés. Seule la mort immobilise Lucie et lui ferme les yeux.

Il y a beaucoup de pudeur et de retenue dans cette représentation. Il faut s’approcher pour distinguer la blessure mortelle sur le cou de la sainte. Pas de sang, pas de cris, les larmes des assistants se cachent derrière les mains ou les mouchoirs.  

Comme souvent chez le Caravage, le peuple est au premier plan, incarné ici, massivement, par les deux fossoyeurs. Celui de droite creuse, alors que celui de gauche regarde l’évêque, attendant qu’il ait terminé la bénédiction du corps pour ensevelir la martyre.  Il est un autre personnage qui se détourne de Lucie, dont il ne semble pas se préoccuper. À droite de la main de l’évêque, ou pour mieux dire la tête collée à la main qui bénit, ses yeux brillants et fébriles s’attachent à l’ecclésiastique. Il s’agit du Caravage lui-même, qui s’est ainsi représenté, toujours dans la quête de la grâce qui lui permettra enfin de retourner à Rome. Le regard qu’il jette à l’évêque est celui d’un suppliant, le message est on ne peut plus clair.

Deux villes siciliennes, deux toiles qui s’échappent et se dérobent, entre ombre et trop vive lumière. Comme Michelangelo Merisi, le ténébreux magnifique qui brûla ses ailes au soleil des puissants.

A lire aussi

Laisser un commentaire