Ulysse, le retour…

Ulysse, le retour…

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer ce post en parlant un peu de mon métier. Mon vrai métier, pas auteure, mais professeure. Si vous me connaissez ou si vous avez lu ma bio, vous savez que je suis professeure de Lettres Classiques, comme on disait avant, de Langues et Culture de l’Antiquité, comme on dit maintenant. Ça signifie que j’enseigne le français, le latin et le grec. Enfin, ça, c’est la théorie. Je devrais plutôt dire que j’ai étudié la littérature, le latin et le grec, parce que, pour ce qui est de l’enseignement, c’est autre chose. Je n’ai eu le plaisir d’enseigner le grec qu’au début de ma carrière, au lycée de Sens, dans l’Yonne, pendant quelques années.

Depuis, les coupes claires dans le budget de l’Éducation nationale ont inexorablement réduit, comme peau de chagrin, les heures dédiées aux langues anciennes. Aujourd’hui, contre vents et marées, je maintiens l’enseignement du latin dans mon collège, car les élèves sont toujours là, demandeurs, curieux et intéressés. Mais les heures nécessaires à l’apprentissage du grec se sont depuis bien longtemps envolées, et ce malgré tout ce qu’on peut lire dans la presse sur l’enrichissement qu’apporte cette culture classique. Parce que cette culture, elle devrait être ouverte à tous les élèves. Ces disciplines ne sont plus réservées à une soi-disant élite. Je recrute au contraire des élèves en difficulté scolaire pour mes cours de latin. L’apprentissage du latin est une formidable remédiation.

En travaillant la rigueur et la grammaire de manière plus ludique (car non, on n’annone plus les déclinaisons, rosa, rosa, rosam, comme Jacques Brel), on revoit et consolide les bases des notions essentielles à la maîtrise de la langue française. Et cette culture antique est une culture commune à tous les élèves, quelle que soit leur origine. Le latin, ce n’est pas que Rome et le Colisée. L’empire romain s’est étendu, à son apogée, sur tout le pourtour méditerranéen. Je me régale toujours de la surprise heureuse de mes élèves lorsque nous traduisons, par exemple, des extraits de l’Âne d’Or, d’Apulée, un des tout premiers romans de l’histoire. Je leur explique que ce roman a été écrit au IIe siècle par un Berbère, car oui, Apulée appartenait à une famille berbère romanisée.

Mais voilà, je digresse, je m’égare… Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Sans doute parce que j’aimerais vous faire partager ce désir d’offrir à tous les élèves un accès égal à la culture. Mais quittons les élèves et revenons à nos moutons grecs. J’ai souvenir qu’un de mes profs à la Sorbonne, un monsieur très reconnu dans le petit monde des hellénistes disait : Le latin, c’est difficile : il faut apprendre, le grec, c’est facile, il suffit d’être intelligent. Ce professeur était passionnant et véritablement pédagogue, je lui dois beaucoup. Avec le recul, je mesure cependant combien, derrière la provocation, sa boutade était élitiste. Mais je digresse encore. Bref, le grec est une langue superbe, riche d’auteurs prodigieux et variés qui embrassent des champs artistiques, philosophiques et scientifiques immenses, mais c’est une langue difficile et subtile. Le latin m’a toujours paru plus abordable, même si mon cœur a toujours penché pour le grec.

Mais je n’ai toujours pas expliqué le pourquoi de tout ce qui précède. J’y arrive enfin. En 1994, soit une poignée d’années après la fin de mes études, j’avais écrit un petit essai sur l’Odyssée, une œuvre qui m’a toujours fascinée. Mes connaissances en grec étaient encore toutes fraîches. Rappelez-vous, 1994, c’étaient les débuts d’internet. Quelques balbutiements tout au plus. On se connectait pour s’apercevoir que rien n’était disponible en ligne. Les bibliothèques n’avaient pas encore ouvert leurs rayons numériques. Je me souviens que dès qu’on entrait une requête contenant le mot grec dans un moteur de recherche, on tombait principalement sur des sites pornographiques… allez savoir !

J’avais donc écrit cet essai avec les livres dont je disposais dans ma propre bibliothèque, tapant les citations avec la basique police Symbol qu’il fallait ensuite accentuer à la main après avoir imprimé le document. La galère totale. J’en suis pourtant venue à bout. Cette même année, mon fils est né et mon essai est resté au fond d’un tiroir. J’avais d’autres priorités ! Puis la vie a suivi son cours et le tapuscrit fut longtemps oublié.

Cet essai, je l’ai ressorti l’année dernière, après la publication de Hier ne meurt jamais, le quatrième opus des Dossiers de Mathilde. Je n’étais pas prête à m’attaquer à l’écriture d’une nouvelle fiction, Mathilde et Lucien avaient besoin de vacances et moi aussi. Pourtant je ne pouvais rester sans écrire. J’ai donc décidé de reprendre cet essai de jeunesse dont il ne me restait qu’un exemplaire papier. Je pensais qu’il serait rapide de le taper de nouveau, d’autant qu’aujourd’hui les textes anciens sont accessibles en ligne. Certains se cachent bien, mais avec un peu d’entraînement et en fouinant, on arrive en général à les trouver.

Quelle erreur d’appréciation ! Je ne me rendais pas encore compte que je m’embarquais dans une nouvelle odyssée qui allait m’occuper plus d’un an. Dans mon premier travail, j’utilisais des traductions de l’Odyssée, empruntées aux grands traducteurs disponibles alors (Bérard, Jaccottet, Mugler). Pour cette nouvelle écriture, j’ai traduit moi-même les extraits que je cite. Pour cela il m’a fallu me remettre à niveau. Je n’avais pas pratiqué le grec depuis longtemps, j’ai ressorti mon vieux dictionnaire Bailly à côté de sa version en ligne et mes vieilles grammaires grecques. Et j’ai eu le plaisir de constater que la mémoire se rafraîchissait vite. J’ai également mis à jour ma bibliographie, et j’ai lu de nouveaux ouvrages. Il s’en est publié d’incontournables depuis trente ans.

Autant dire que si la thèse que je défendais dans la version initiale de mon travail n’a pas changé, le reste n’a plus grand-chose à voir avec l’original. La maturité, de nouvelles lectures, de nouvelles rencontres m’ont permis d’enrichir considérablement mon essai. Mais quelle est cette thèse ? me direz-vous. Vous me permettrez de ne pas répondre encore. Je vous dirai simplement qu’il s’agit d’une interprétation personnelle d’un épisode de l’Odyssée. Je vous avoue tout de même que, lorsque j’ai repris ce travail, je l’ai fait avec une certaine angoisse : depuis trente ans, quelqu’un avait peut-être eu la même intuition que moi et publié à ce sujet. J’ai donc passé un certain temps à vérifier assez fébrilement qu’il n’en était rien.

Soulagée, j’ai donc pu me remettre sereinement au travail. Ce travail, je l’ai terminé à la mi-janvier. Au grand soulagement de mon mari, qui m’a accompagnée dans cette odyssée et à qui il commençait à tarder de voir le rivage d’Ithaque ! Le tapuscrit est en ce moment en relecture, entre les mains d’amis. Que deviendra-t-il ensuite ? Je n’en sais fichtrement rien ! J’apporterai bien évidemment les corrections nécessaires après les relectures et ensuite il faudra commencer le parcours du combattant pour tenter de trouver un éditeur spécialisé dans les études grecques. C’est loin d’être gagné ! On verra bien, mais ce qui est sûr, c’est que je me suis fait plaisir en renouant avec cette belle langue et ce texte prodigieux qu’est l’Odyssée.

Je souhaite conclure ce long bavardage en citant deux traductions récentes de l’Odyssée : celle d’Emmanuel Lascoux chez P. O. L en 2021 et celle de Philippe Brunet au Seuil en 2022. Toutes deux sont extrêmement différentes et complémentaires. Emmanuel Lascoux comme il le dit lui-même veut donner à entendre le texte grec avec les « mille bruits que fait la vieille langue grecque ». Il joue sur les mots, les bruitages et les onomatopées, pour un texte qui, s’il s’éloigne de la langue classique et ne s’interdit pas les familiarités, devient plus vivant que jamais. J’apprécie particulièrement celle de Philippe Brunet et ne peux que la conseiller à toutes celles et ceux qui ont envie de découvrir l’œuvre d’Homère. Il réussit le tour de force de la fidélité au texte, en en conservant le rythme poétique. Les images homériques conservent toute leur puissance évocatrice, la lecture est fluide. On se laisse immédiatement emporter avec Ulysse au milieu de ses errances.

Et pour enfin conclure… cette conclusion, je veux aussi citer deux de mes professeurs qui m’ont ouvert les portes des langues anciennes et à qui je serai toujours reconnaissante. Louis de Balmann, aujourd’hui décédé, fut mon professeur de grec et thème latin au lycée Henri IV. Alors que je me destinais initialement à un cursus en histoire, il sut me faire partager sa passion qui décida de la suite de mes études. Sa gentillesse et son enthousiasme m’ont soutenue dans cette année d’hypokhâgne, un cauchemar par ailleurs.

La deuxième personne, à qui je voue une amitié sincère, était ma professeure de latin lorsque j’étais élève en 5e, dans un petit collège rural de l’Yonne, à Vermenton. L’option latin n’existait pas alors, encore réservée aux établissements de centre-ville. Elle fut créée à la demande de parents d’élèves (dont les miens) et Christi Giarrusso fut chargée de son enseignement. Je ne saurai jamais assez la remercier. Lorsque je retourne dans l’Yonne, chez mes parents, j’essaie de lui rendre visite le plus souvent possible et c’est toujours un bonheur de la retrouver. Si elle lit cela, je l’embrasse bien fort.

2 réflexions au sujet de “Ulysse, le retour…”

  1. La SADN ne peut que se féliciter d’avoir, parmi ses nombreux auteurs, une spécialiste des textes anciens désireuse de partager ses découvertes avec les autres ! Bravo, Christine ! Et nous croisons les doigts pour que ton travail soit remarqué par un éditeur qui permettra à davantage de lecteurs de découvrir à leur tour quelques secrets cachés entre les pages de l’Odyssée !

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    • Merci, Carole, de tes encouragements. Et merci également d’être la première à intervenir sur ce nouveau site ! J’ajouterais volontiers des émoticônes réjouies à cette réponse, mais je ne domine pas encore suffisamment à la nouvelle interface pour le faire. En tout cas, le cœur y est!

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